Je vous propose une série de nouvelles, dont la première le monde clauque du crack. La deuxième est un clin d’œil au texte, « Le petit Prince » de Saint Exupéry. N’y voyez aucune intention malveillante, juste comme, je le disais un clin d’œil impertinent.
La troisième est un nouveau clin impertinent au personnage de Sherlock Holmes créé par Sir Arthur Conan Doyle.
En dernier, une courte nouvelle écrit pour un concours de nouvelles dont le thème était, "Narrez votre plus belle rupture".
UNE RENCONTRE
EN
ENFER
Sacré nom de dieu, qu’est-ce qu’elle est sombre cette rue. Un vrai coupe gorge ! Je ne sais pourquoi, je m’y ballade à cette heure sans et pourquoi mes pas m’y entraînent.
Faut dire que le bas de la rue Marcadet, ce n’est pas le pied. A une heure du matin, tu te demandes si tu vas pas te faire dépouiller par les crackers qui par groupes se rencontrent, attendent le dealer et te mate comme si t’étais un extra-terrestre.
En fait, je ne sais pas quoi foutre de ma vie, à l’instant. Alors, je traîne. Je n’ai pas envie d’aller au café, je n’ai pas envie de voir des potes. J’ai envie de rien, à part suivre mes pas et voir où ils m’entraînent.
Pour l’instant, j’ai l’air con à l’intersection de la rue Marcadet et de la rue Poissonnière, à attendre, je ne sais quoi, debout, immobile, sans bouger.
C’est vraiment une connerie, un truc à se faire agresser bêtement, seulement, mes pieds refusent d’avancer. Je dois avoir l’air d’un psychotique.
Tiens, il se passe quelque chose, un fourgon s’est arrêté le long du trottoir. L’intérieur s’éclaire. Un type en descend et ouvre la porte latérale. C’est marrant, tous les gars et les filles se précipitent, je voie des mains se tendre, des filles qui pénètrent à l’intérieur et je les vois s’asseoir à travers les vitres.
Les mains se remplissent de gobelets en plastique et me semble-t-il en les voyant revenir vers moi de paquets de gâteaux.
Mes pas impulsivement se dirigent vers le groupe compact, la curiosité sans doute. Deux gars bloquent la porte du fourgon, distribuant café, sirops divers, paquets de gâteaux, et l’outillage indispensable aux camés pour qu’ils évitent de se contaminer. Je fais la queue et lorsque mon tour vient, je demande : “ Un café au lait, s’il vous plaît ? Non, on ne se connaît pas, je suis nouveau dans le quartier. Des gâteaux, j’veux bien, merci. Qu’est-ce que je consomme, rien...de l’alcool, comme tout le monde. Une adresse ? Rue Philippe de Girard ? D’accord, merci...au revoir. “
Sympas, les gars. Ils nomment tout un chacun par son prénom comme s’ils les connaissaient depuis longtemps. Rue Philippe de Girard, pourquoi pas, après tout. J’ai rien à foutre en ce moment et le travail ne me courre pas après. Ca pourrait m’occuper. Après tout, je fais aussi parti des glandus, à traîner ma vie dans l’inquiétude de ne pas trouver du travail et avec les copains qui quittent le navire les uns après les autres. Il est vrai que le chômage est une maladie qui s’attrape lorsqu’elle dure trop longtemps. En plus, on est coupable de ne pas en trouver assez vite, comme si on avait envie de rien foutre et de prendre du plaisir à glander sans jamais s’arrêter. On se retrouve au café et, eux ils ont l’impression qu’on n’en a jamais démarré.
Tu les vois partir au resto ou ailleurs et toi, tu restes là devant ton verre au trois quart fini en attendant que quelqu’un de connaissance apparaisse. Tu rencontre d’autres personnes plus proches de ta galère et ensemble, vous faîtes le tour de l’horizon avec des mots qui passent le temps. Alors, pourquoi ne pas aller rue Philippe de Girard, voir les paumés. Après tout, je m’emmerde comme un rat mort. Pourquoi ne pas essayer de voir ce que les autres font ou plutôt voir ce qu’ils sont ? Ca ne risque pas de me démolir plus que le chômage. C’est quelque chose à envisager, ça pourrait être une manière d’être utile à quelqu’un et à arrêter de me regarder le nombril du soir au matin. C’est ça qu’ils me disent mes camarades qui ont du travail “ Arrête de te regarder le nombril et bouges-toi le cul ! “
Oui, peut-être, j’irais demain ou après-demain, mais l’idée me plaît et je sais que je ferais la démarche, pour voir.
Finalement, mes pas me ramènent vers le métro, me ramènent chez moi dans le 14ème, dans mon modeste espace où mon ennui se construit au fur à mesure que mes demandes d’emploi reçoivent des réponses négatives.
Comme d’hab, une fois rentré, je sens les murs se refermer. Comme d’hab, je me suis arrêté chez l’épicier pour m’acheter un pack de bières. Comme d’hab, je commence ma tambouille en m’ouvrant une mousse. Comme d’hab, j’allume ma télé et mon ordi, regardant l’une, laissant l’autre allumé, en attente d’une hypothétique inspiration.
Une fois, ce rituel accompli, je m’allonge et j’attends, que d’une part l’eau finisse de bouillir, de l’autre que s’annoncent les nouvelles. A partir de là, il me restera encore cinq heures à me morfondre avant le dodo.
Ce qu’il faudrait, c’est quelque chose qui bouleverse ma vie, qui me fasse penser que j’en reste l’acteur principal sans avoir l’impression de me faire balancer d’un côté, de l’autre des murs.
C’est vrai que j’en ai marre, marre de traîner la vie, et quand je dis traîner la vie, c’est parce que j’ai la conviction que ce n’est pas de la mienne dont il s’agit. Bof, peut-être que les camés vont me réveiller, on verra demain, car c’est demain que j’irais, j’en ai trop d’être seulement ce que je suis.
Le lendemain, comme d’hab, je me traîne. Jamais, je ne bois de café ou ne mange quoi que ce soit le matin. C’est une habitude que j’ai prise quand je travaillais. Depuis, elle est restée. Seulement de l’eau de source et trois cigarettes me suffisent. Ensuite la douche, un coup de rasage, un coup de brossage de dent et le mec est fin prêt pour sa tournée du matin au Pole emploi. J’ai déjà fait au moins deux formations de six mois grâce à l’agence. Mais aucune n’a m’a amené vers l’emploi. De toute façon, c’est bientôt la fin de mes indemnités et bientôt le RMI. Tout ceci me donne une espèce de certitude de ne plus rien valoir, de ne plus rien représenter pour personne. Faut dire aussi que je n’ai plus de nana depuis longtemps, depuis que mes recherches infructueuses m’ont gâté le caractère, me rendant méchant et caractériel. Et des fois, j’ai l’impression que lorsque j’annonce mon état social à une femme, c’est comme si je l’entendais se dire que mieux vaut réfléchir à deux fois avant de vouloir jouer les prolongations avec looseur. Maintenant, j’ai acquis une bonne perception de la manière dont les autres me jaugent. Dire que a contrario, je suis quelqu’un qui ne juge pas me semble facile, j’ai comme tout le monde, malgré ma situation, besoin de me sentir égal ou supérieur à quelqu’un. Cela me réconforte comme tout un chacun. Mais, je ne compte pas le faire avec les camés. En fait, si je suis honnête avec moi, j’ai sans doute besoin d’eux. Et, c’est sans doute la raison qui va me conduire rue Philippe de Girard.
Bon, je vais arrêter de réfléchir sur mon pauvre petit sort. La journée commence et je suis prêt pour la recherche d’emploi. Heureusement, j’habite à côté, juste le boulevard Arago à traverser et j’y suis. Une fois à l’intérieur, j’y reste en général une heure, le temps de voir les annonces murales, de relever ce qui pourrait être intéressant, de demander les références à un conseiller, de remplir les lettres sur place et ensuite de poster le tout....sans illusion.
Finalement, une fois sur le trottoir, le Pole emploi me parut une mauvaise direction. Surtout que depuis hier, les nouvelles propositions d’emplois ne devaient pas se disputer. Je me pose la question, vais-je y aller tout de suite où me rendre au café, en boire un et voir si une connaissance n’y traînerait pas à cette heure. Comme mon café n’est pas loin de la rue Philippe de Girard, pour l’une ou pour l’autre destination, le changement est Gare du Nord. D’ici là, j’aurais eu le temps de réfléchir. Mes pas choisirent pour moi, ils me dirigèrent vers le RER. Comme toujours le matin, beaucoup de monde se rend au travail et toujours, on trouve les mêmes en train de mendier dans les rames. Il y en avait un, plus particulièrement qui retenait mon attention. Maigre à faire peur, des vêtements sales et odorants flottants autour d’un corps décharné, des yeux exorbités dans un visage osseux mangé par une barbe peu fourni.
Il arrivait complètement déchiré, baragouinant des mots incompréhensibles parmi lesquels on arrivait à saisir “Mesdames, messieurs, un ou deux euros pour manger”. Il avait un air à faire peur aux enfants, et souvent, son agitation ne rencontrait aucun succès. Depuis que je l’observais, j’avais compris qu’il naviguait avec deux autres personnes, un homme et une femme dans le même état. Ils se partageaient les rames et se retrouvaient entre chaque station pour évaluer leur avoir.
Je m’imaginais bien les clients de la rue Philippe de Girard dans cet état. Un frisson me parcourut. Si tel était le cas, je ne sais trop ce que j’allais y faire.
Arrivé à Gare du Nord, j’hésitais sur le couloir dans lequel j’allais m’engager. Après tout, le café ne bougerait pas et, au moins j’aurais quelque chose à raconter. J’optais donc pour Philippe de Girard.
Je m’enfilais le long couloir jusqu’à la station La Chapelle pour sortir rue Marx Dormoy. Devant moi, le square de la chapelle. Une fois, je m’y étais arrêté avec une amie. Nos ébats buccaux avaient vite été interrompus par le manège de crackers en pleine consommation. Même les mères de familles n’osaient plus y amener leurs enfants et nous avions été obligés de nous transporter ailleurs.
Tiens, maintenant que j’y pense, c’est vrai que je l’aimais beaucoup. Elle était belle comme un jour, une belle femme noire comme on peux en rêver la nuit. Bon, trêve de souvenirs douloureux, engageons-nous. La rue, Philippe de Girard se trouve au niveau de la station Marx Dormoy, mais on peut aussi y accéder en traversant le Monoprix à proximité. La rue est pleine de boutiques, beaucoup de pakistanais ou d’indiens, une population bariolée. En nombre la population africaine, rebeu ou indienne. Beaucoup de circulation aussi, car la rue donne sur le périphérique et les boulevards. Beaucoup de restaus rapides grecs, turcs, chinois. Une rue populaire pleine de mouvements
D’ailleurs me voilà au magasin.
Je traverse le Monoprix et me retrouve face au numéro indiqué, pile dessus. On dirait une ou plutôt deux espèces de boutiques, deux espèces de grandes devantures vitrées, avec portes également vitrées. Portes d’ailleurs ouvertes, ce qui se comprend, vu la chaleur de ce début d’été.
La boutique en face de moi, me laisse apercevoir des femmes qui s’agitent, je perçois des voix perçantes. A l’intérieur, des tables, des chaises et au bout de la pièce une espèce de comptoir où semble trôner deux cafetières. Dans l’autre boutique, des hommes rentrent et sortent. Certains discutent devant la porte, beaucoup de mouvements par contre se laisse deviner à l’intérieur. C’est l’endroit que m’a indiqué le gars de l’autre nuit. Par curiosité, je m’attarde en me collant dans la cabine téléphonique en face pour pouvoir mater à l’intérieur. Des chaises, des tables, pareils qu’à côté et un morceau de comptoir qui se laisse deviner. Des hommes assis, mangeant et buvant dans des tasses ou des gobelets.
Allez, il faut y aller, me dis-je en surmontant un instant d’hésitation. Je traverse la rue, les deux types devant la porte me regardent bizarre, je dis bonjour, ils me répondent salut. Je pénètre dans les lieux.
A peine franchie la porte, je me retrouve dans une pièce étroite, quatre mètre sur huit où trois tables, entourées exactement de onze chaises se disputent l’espace. Toutes occupées pratiquement que par des blacks et quelques rebeus. Devant le comptoir quatre blacks également occupés à manger des céréales. Je ne sais où me diriger, je reste bloquer, mes pieds se refusant à avancer. Un sourire stupide sur les lèvres, je zoom alentour. Marrant, presque tous les rebeus ont une ou deux balafres sur le visage, pas les blacks. La plupart sont maigres, nombre d’entre eux ont un regard traqué, fatigué. Certains dorment affalés sur les chaises ou la tête dans les coudes sur une table. Je ne sais que faire, que dire. Un brouhaha constant augmenté d’une musique zouk plane sur les conversations. A cause de cela, les voix ne portent pas à travers la pièce. Deux ou trois blacks dansent au rythme comme savent le faire les antillais. J’entends un salut auquel je ne répond pas, ignorant qu’il m’est adressé et trop fasciné par le spectacle pour faire attention.
Mal m’en prend, car un black se place devant moi, la figure déformée par la colère.
“J’te dis bonjour et toi sale blanc, tu réponds pas. Tu te prends pour qui connard ! “
Je suis interloqué, l’autre me prend même par le paletot. Que dois-je faire, appeler à l’aide ou m’écraser.
Je choisis de m’écraser.
“ Alors connard, tu m’réponds ? “
“ Excuse, j’t’ai pas entendu. “
“ Fils de pute ! “ - sa voix monte en crescendo. Là, je trouve qu’il exagère. Brusquement une personne intervient, le saisissant par le bras.
“ Arrête Alberto, calme-toi, tu vas pas encore mettre le souk. C’est un nouveau. Laisse-le débarquer. Allez va t’asseoir, j’t’amène un café. “
Et se retournant vers moi.
“ Allez donc prendre un café, Lydia va vous servir. “
Je me dirigeais vers le comptoir, saluant la jeune fille derrière.
Elle m’interpelle.
“ Bonjour, vous pouvez me donner votre prénom, s’il vous plaît ? “
“ Pascal Jourdain. “
“ Non, juste votre prénom, ça suffit et votre date de naissance si c’est la première fois que vous venez ? “ - elle écrit sur un registre - “ vous voulez boire quelque chose, café noir, au lait, thé, jus d’orange, peut-être des céréales, vous choisissez “ - ajoute-t-elle en m’indiquant une série de paquets posés sur une planchette derrière elle.
“ Café au lait, s’il vous plaît. “
Elle est bien potelée la petite et en tout cas a un charmant sourire. Elle se saisit d’un gobelet sur une pile fixée à la porte du placard mural, appuie sur la cafetière et me le remplit à moitié, ajoutant du lait.
“ Le sucre et les Toullettes sont sur le comptoir. “
“ Merci, je pourrais aussi avoir des céréales. “
“ Bien sûr, lesquelles ? “
“ Les mêmes “ - lui répondis-je en indiquant le bol de mon voisin où des fraises surnagent. Elle se saisit d’un bol, le remplit, recouvre le tout de lait et me le tend, toujours avec son beau sourire.
“ Merci. “
Je commence à manger tranquillement, essayant de saisir les conversations autour de moi. La jeune fille m’apostropha.
“ Vous connaissez l’association Charonne ? “ - sur ma réponse affirmative, elle continua - “ vous savez ce que l’on fait ici ? - sur ma réponse négative, elle poursuivit. - “ nous sommes une association qui travaille sur la toxicomanie, vous êtes toxicomane ? “ - sur ma réponse négative, elle poursuivit - “ rien, vraiment, même pas de l’alcool ? “
“ L’alcool, si. “
“ En tout cas, ici, vous pouvez laver votre linge, vous doucher. Nous avons un docteur trois fois par semaine et un infirmier tous les jours. Si avez des problèmes administratifs, en tant qu’éducateurs, nous sommes là pour vous aider. Nous travaillons aussi sur la prévention. Nous avons également des préservatifs à disposition. “
Elle ne puit continuer, car d’autres personnes l’accaparèrent. Elle devait les connaître depuis longtemps, car elle plaisanta en riant avec eux, les nommant par leurs prénoms.
Je me remis à manger tranquillement, cherchant à capter les conversations autour de moi. La salle d’eau était dans le sous-sol et des personnes montaient et descendaient sans cesse. Bientôt, je finis par repérer trois éducateurs, à part la jeune fille derrière le comptoir. Parfois, ils venaient la rejoindre et servaient eux aussi. Tous appelaient les clients par leurs prénoms. Entre eux, ils utilisaient le terme usagers. Je remarquais alors un écran de télévision installé dans un des placards muraux. Manifestement, on voyait une salle d’eau et des gens s’y agiter, occupés à se laver le visage, à se brosser les dents ou remplir des machines de linges.
Après avoir fini et mes céréales et mon café, je demandais à aller aux toilettes. Il me fut indiqué le sous-sol. Je descendis les escaliers, m'effaça pour laisser passer quelqu’un qui remontait. Je fus accueilli par un éducateur black, lui aussi. “ Les toilettes ? “ lui demandais-je.
“ Il faut attendre, c’est occupé. “
Je restais debout. Les voix étaient à la limite de l’énervement. Extrêmement sollicité, l’éducateur ne savait pas où donner de la tête. Tout le temps obligé de tempérer les demandes ou les récriminations, il n’avait pas le temps de souffler. Les usagers étaient nerveux, très revendicatifs. Dans un coin, un autre éducateur auquel je n’avais pas prêté attention soignait les pieds d’un usager. Par curiosité, je jetais un oeil, l’éducateur me sourit. Je dois dire que je fus impressionné. Les pieds étaient dans un état ! Je n’avais jamais vu ça. Déformés, couverts de plaies suintantes.
Il les nettoyait et les désinfectait avec délicatesse. Le spectacle me donnant plutôt l’envie de gerber, je me retournais pour regarder les autres. Ils n’étaient pas tous maigres, mais aucun ne semblaient en bonne santé. Beaucoup avaient les dents très abîmées. Au bout de dix bonnes minutes, je finis par interpeller l’éducateur trop accaparé par les autres.
“ Vous êtes sûr qu’il y a quelqu’un à l’intérieur ? “
“ Oui, je suis sûr. “ et il se leva pour venir cogner contre la porte.
“ Eh, Farid, tu t’es endormi ou quoi. T’es pas le seul au monde ! “
Une voix sortit des toilettes.
“ Fais pas chier, j’ai la chiasse, ça peut arriver non. “
“ T’es sûr que tu fais pas autre chose ? “
“ Ca va, j’arrive, arrête de m’emmerder. “ Et effectivement, la chasse d’eau résonna et la porte finit par s’ouvrir.
“ C’est toi qui fais chier. “ - me demanda le rebeu au visage en lame de couteau qui en sortit. - “ la prochaine fois, j’te coupe, t’as compris ! “ - ajouta-t-il en approchant son visage du mien d’un air menaçant.
“ Arrête, Farid, et remonte en haut. “ - lui dit l’éducateur en le poussant par le bras vers l’escalier. “ J’t’attends en haut. “ - me dit l’autre en s’y engageant.
“ T'inquiète pas, il est toujours comme ça, mais il est pas dangereux. Dans deux minutes, il t’aura oublié. “
“ Merci. “ et je m’engageais dans les toilettes, en pensant que j’avais jamais dit autant merci que depuis que j’étais entré dans cet endroit. En tout cas, travailler là-dedans, ne devait pas être une sinécure.
Je fis ce que j’avais à faire et remontait. Le type qui m’avait agressé était affalé sur une table, complètement KO. Bon débarras !
Une chaise étant libre, je me posais et attendit comme semblaient le faire la plupart des types présents. J’évitais par prudence de fixer les personnes, une atmosphère légèrement électrique planant sur le lieu. Le brouhaha devait être permanent ici, entre la musique, les gens qui s’apostrophaient, ceux qui discutaient et ceux qui s’engueulaient. Entre tous ceux-là, les éducateurs se la jouaient à la valse permanente. Une porte au fond de la salle donnait sur ce que je compris être des bureaux. Là aussi, une valse incessante de gens rentrant, sortant, se jouait.
Mon voisin se leva.
” Tu veux un café ? “
“ Merci, j’veux bien, deux sucres, s’il te plaît. “
Il revint avec les deux cafés.
“ Moi, c’est Pascal. “ - lui dis-je.
“ Tito. “
Il se rassit, sirotant lentement son café.
“ T’as un plan ? “
La question posée sur un mode feutré ne réveilla même pas mon autre voisin plongé dans un sommeil bienheureux, mais me surpris néanmoins. De quel plan parlait-il ? Par prudence, je répondis par la négative.
“ Moi, j’en ai un, si t’as des tunes. “
“ Tu sais, moi “ - dis-je d’un air négligent - “ je suis Rmiste. “
“ Alors, on l’est tous. “
Sans savoir pourquoi, un élan me poussa à m’enfoncer, l’ennui sans doute.
“ Tu proposes quoi ? “
“ Je sais pas, qu’est ce que tu veux, du chichon, de la galette. Pour les deux, j’ai. “
Au lieu de freiner des quatre fers, je lui sortis, sans réfléchir, sans doute pour faire le malin.
“ Le chichon, c’est bon, j’ai ma dose. “
Mais quel diable de l’enfer me poussa à donner une telle réponse. Je m’enferre sans savoir pourquoi, et je me condamne à y aller. Il faut que je revienne en arrière. Je sais qu’est-ce que c’est que le crack. J’en ai entendu parler, c’est l’enfer.
“ Je peux t’avoir une galette. C’est 39 euro; “
Une galette, de quoi me parle-t-il. Je croyais qu’il voulait me vendre du crack. Qu’est-ce que c’était encore cette merde-là.
“ En échange, du service, tu me feras fumer. “
Des cailloux ? Il est grave ce mec, il veut me vendre des cailloux. Je préfère ne pas lui répondre. Mais devant mon silence obstiné, l’autre se met à insister en rapprochant sa chaise pour me fixer de visage à visage.
“ Tu veux du crack ou tu me prends pour un con. “
Ses yeux sont devenus fixes, méchants. C’est pas vrai, ils sont tous excités dans cette tôle. Tu ne peux pas parler une minute sans qu’il y en ait un qui pète les plombs. Mais me voilà bien dans l’embarras avec l’autre yeux exorbités. Pourtant, on m’avait prévenu de ne jamais jouer avec les camés. Avec eux, on sait où on met le doigt, mais on ne sait jamais quand ils vont le couper. L’autre malade me dit de regarder sa main, je regarde et discrètement, il me montre un cutter fermé. La gueule balafrée des rebeux autour de moi, ne me rassure pas et, justement celui-là en a une au cou, ce dont je ne m’étais pas aperçu. Je le regarde dans les yeux, sans ciller, ce qui me demande un effort aussi démesuré que de ne pas trembloter.
“ C’est quoi le problème ? “
“ Le problème, c’est que tu me prends pour un con ! “ - il me regarde méchant - “ On sort, si t’es un homme. “
C’est pas vrai, je me fais agresser dans une foule. Et je sais même pas pourquoi. En tout cas, c’est parti tout seul, carrément dans la provoc. Toujours mes yeux dans ses yeux, je lui sors : “ J’ peux pas, j’ai peur d’attraper la grippe. “
Alors là, ses pupilles font la culbute dans ses orbites. Je devine sa main se crisper sur son cutter. Ca va partir en frite et la plus grillée, ça va être ma pomme.
Brutalement, l’autre se déforme la figure et éclate d’un rire énorme, plein de postillons dirigés vers ma figure. De quoi attraper un bataillon de maladies.
“ AHAHAHAHAHAH ! Toi, t’es un mec ! AHAHAHAHAH ! “
Il se lève tout en continuant à rire et franchit la porte. Je le regarde toujours, il s’est immobilisé sur le trottoir et me regarde. Dans un geste lent, il se passe le pouce sur la gorge tout en me lorgnant sévère, puis s’en va.
Encore un drôle celui-là. Au moins ici, on ne s’ennuie pas.
Qu’est-ce qui se passe encore ? Ah, une table qui valse, des chaises qui se renversent, deux types qui se mangent la gueule. Aussitôt, les éducs arrivent, retiennent l’un, retiennent l’autre, calment l’un, entraînent l’autre dans les bureaux. Les discussions reprennent comme si de rien.
Derrière le comptoir, les éducs ont permuté. La jeune fille a été remplacée par deux hommes. Elle, a disparu par la porte qui mènent aux bureaux, peut-être serait-il temps de quitter les lieux. J’attends, je réfléchis. Finalement, Je ne sais pas pourquoi, je reste le cul scotché sur la chaise. Qu’est-ce que j’attends ? Sans doute la curiosité, et peut-être une envie qu’il arrive quelque chose.
Il y a beaucoup d’antillais, je dirais même une majorité. Tiens, le type qui m’a ennuyé aux douches se réveille. Il jette un regard perdu autour de lui, le glisse sur ma personne, indifférent. L’éduc avait raison, il m’a complètement oublié. Sans doute, l’effet de la came.
Une impulsion, je me lève, demande deux cafés et en présente un au type au cerveau embrumé.
“ Tu veux un café ? “
Il me regarde les yeux tellement dans le vague qu’ils donnent l’impression de loucher. Le merci ne franchit pas ses lèvres. Il commence à siroter sans s’occuper le moins du monde de ma personne. Moi, je reste debout comme un con, le temps nécessaire pour me poser la question du raison de mon geste, alors que peu de temps auparavant, je le vouais aux gémonies. Pour me donner du genre, je me dandinais sur mes jambes, l’air du canard qui ne sais pas faire “coin, coin. “
Le brouhaha commence à me gaver, le souk à me saouler. La chaise à côté se libère, j’en profite pour m’y poser. Mon type se lève pour se diriger vers le comptoir et revenir avec deux bols de céréales.
“ Tiens, mange ! “ - me dit-il en m’en présentant un.
Une main tendue sans doute. Sans dire merci, comme lui. Je mange l’air absent comme ils font tous. D’un coup d’un seul, j’ai décidé de me faire passer pour l’un d’entre eux. Et pour ce faire, quel meilleur moyen que me fondre dans leurs comportements, leurs tics et leurs expressions orales. Je ne sais pas où ça va me mener, mais autant faire ça que rester la bouche ouverte en avalant les mouches des offres d’emploi inutiles.
“ Tu fais quoi après ? “
Sans le regarder comme lui, je réponds.
“ Rien, zoner. “
Il ne parle plus, muet comme la tombe de ma belle-mère. Je racle le fond de mon bol avec conscience. J’attends. Les minutes passent, j’attends. C’est pas le genre bavard ce type. Il a dû apprendre le français dans une cage à lapin, son vocabulaire est restreint.
“ Ca te dit un plan ? “
“ Faut voir. “
Pourquoi, je lui dis ça. Une espèce d’envie que ça change, juste que ça change. Pour que se dissipe ce brouillard qui me ronge la tête et la vie et que meurt l’inactivité où je ne suis plus rien. Cette fois-ci, c’est moi qui cause, toujours sans le regarder, l’air indifférent.
“ Quand ? “
“ Faut voir. “ - C’est un gros malin. C’est comme ça la vie, pleine de gros malins.
Mon type se lève, se dirige vers la porte, sans rien dire et, disparaît. J’ai pas bougé, j’ai rien dit. Bof, il est peut-être temps que je parte, je vais quand même pas prendre racine ici. Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? Ah, oui, faire un tour au troquet, et de toute façon comme il me reste pas trop de tunes, je ne vais pas taper l’incruste. Après, j’irais faire mes lettres de motivation. Oui, c’est ce que je vais faire.
Je me lève, personne ne s’occupe de moi. Bon, très bien, je m’en vais. A la porte, je me retourne, lève haut la main et dit “ Salut tout le monde ! “
Seul, le mec qui danse au milieu de la salle me répond. Il a un sourire qui ressemble à une mape monde, c’est à dire jusqu’aux oreilles.
Je remonte la rue Philippe de Girard en direction de Marx Dormoy. Je vais en avoir pour au moins un quart d’heure avant la rue de Clignancourt. Autant le faire dans le nonchalant, de toute façon, j’ai le temps.
Arrivé au niveau du Crédit Lyonnais, j’aperçois mon type, il est avec une fille, une rebeu. Il me fait face, même s’il n’a pas l’air de s’apercevoir de mon existence. J’avance tranquille, en me dirigeant vers le métro, je le croise automatique. La fille est grassouillette, avec une lourde poitrine et un cul proéminent, exactement ce que j’aime. Je suis presque arrivé à son niveau. J’espère qu’il va me parler. Je regarde droit devant moi, comme s’il n’existait pas.
“ Eh, mec ! “
Il m’a interpellé. Je fais semblant de le découvrir comme si j’avais été plongé dans mon monde. Je m’arrête, je souris à la fille.
“ Ouais ? “
“ T’aurais pas 20 euros ? “
Carrément 20 euros, l’autre. Il me prend pour Crésus.
“ Désolé, mec. 10, c’est tout. “ - Qu’est-ce qui me prend. Je suis naze au quoi ? J’ai pas de tunes et je suis prêt à lui refiler 10 euros, comme ça, pour sa gueule de blanche neige.
“ Vas-y, donne ! “
Merde, même pas un merci. Je fouille mes poches et lui refile le biffeton chiffonné. Mon regard ne peut pas s’empêcher de reluquer la fille. Elle me botte vraiment et elle s’en aperçoit.
L’autre, il se tourne vers elle.
” On y va. “ - Aussi sec, il se casse avec elle, me plantant là, comme un con que je suis. Je ne peux m’empêcher de le héler dans une dernière tentative.
“Eh ! On se revoit ? “
Pas de réponse, l’autre, il continue en discutant avec la fille tout en moulinant avec ses bras. Je continue à les suivre du regard ou plutôt à la suivre elle.
Sur le trottoir en face, ils bloquent, ça a pas l’air d’aller. Ils ont en l’air de s’engueuler. Brusquement, la fille le quitte et revient dans ma direction. Lui, file dans la rue Ordener pour disparaître au coin d’un bâtiment. Je ne bouge pas, comme paralysé à la regarder elle, venir vers moi. J’ai peur qu’elle ne passe sans me regarder. Elle approche, elle est là, devant moi, souriante. Je lui rends un sourire automatique.
“ Tu m’offres une bière ? “
Une bière à cette heure-là. Il est à peine onze heures ! Bon, pas de problème, je lui prends le bras que je sens bien en chair à travers le tissu. Un frisson me parcourt.
“ Non, pas vers le café, on va aller chez l’arabe. “
Pourquoi pas au café, et pourquoi chez l’épicier. Nous pénétrons dans la rue Riquet, le magasin est juste à côté. A peine entrée, elle se dirigea vers l’armoire réfrigérante et se choisit deux 8/6, deux bières fortes que moi- même je n’ai jamais pu ingurgiter.
“ Non, pas de 8/6 pour moi, juste une 64. “
“ Mais, c’est pas pour toi, c’est pour moi. “
Ah, bon, deux 8/6, mais moi, déjà avec une, je suis considéré comme mort. J’vais quand même l’accompagner avec deux 64. Mais, je me connais, deux appelle trois, trois appelle quatre, et quatre, le reste. Si, elle, elle continue à la 8/6, on va être pété en moins de deux. Perso, j’aurais vu la rencontre en plus romantique, là, ça craint sérieux.
Munis de nos bières, nous nous retrouvons sur le trottoir.
“ On va où ? “ - lui demandais-je.
Derrière, à côté du marché, on va s’asseoir sur une bite et boire tranquille. Sur une bite - me dis-je in petto, qu’est-ce qu’elle veut dire par là. C’est de la provoc ou quoi. Elle cherche à m’allumer ou elle est nature. Après lui avoir jeté un coup d’oeil pour vérifier, je décide qu’elle est nature.
Bientôt, nous fûmes arrivé et chacun assis sur sa bite, nous nous mîmes à écluser. Le goût de la bière, si tôt le matin, me fit grimacer. Elle, rien du tout. Elle commença à s’en envoyer une lampée à faire tomber un mec comme moi par terre. Je émis un hoquet, le manque d’habitude.
“ Alors, tu fais quoi dans la vie ? “ - me demanda-t-elle.
“ Rien, chômedu. “
“ Tu te défonce à quoi ? “
A elle, je n’allais pas raconter des craques, c’est sûr qu’elle allait me la faire à l’envers en moins de deux.
“ La Beuh et alcool. “
“ T’as jamais goûté du crack. “
“ Non ! “
“ T’as du fric ? “
“ Un peu, pourquoi ? “
“ Pour rien, comme ça. “
Mon oeil, pour rien, comme ça. Elle me prend pour un teubé, celle-là. Faudrait être le dernier des imbéciles pour ne pas comprendre qu’elle me prend pour le pigeon qui va lui payer sa dope. Mais, moi, c’est pas sa dope que je vise, c’est autre chose. Elle me fait vraiment craquer, surtout quand elle se penche et me laisse plonger dans son décolleté. J’en ai des frissons qui me remontent jusqu’à la dernière vertèbre de la colonne vertébrale.
Elle ouvre sa deuxième bière alors que j’en suis à la moitié de la mienne. Et là, elle me fait un sourire sensuel qui me fait m’étouffer dans ma gorgée de bière. Cela, la fait rire, d’un rire clair et cristallin. Je ris à mon tour, content de l’instant qui nous rapproche et nous unit. Curieux, malgré tout, je lui demande : “ Tu fréquente la boutique ? “
“ Oui, et toi, je ne t’y ai jamais vu. “
“ J’y étais aujourd’hui pour la première fois. “ - et toujours curieux - “ C’est ton copain avec qui tu étais ? “`
“ De temps en temps. “
C’est tout, j’attends, mais elle n’en dit pas plus. Du coup, je finis ma bière pour ne pas me trouver con avec une réponse que je n’aurais pas.
“ On fais quoi après ? “ demande-t-elle.
Là, elle me prend par surprise. Mais, ma réponse est toute prête. “ Chez moi ! “
“ Alors, on s’en reprend deux pour la route ! “
Euh, et si on mangeait avant, mais je n’ose lui suggérer de crainte qu’elle ne change d’avis. Moi, par contre, j’ai la dalle et l’alcool n’est pas fait pour la calmer, mais peut-être qu’à la quatrième, cela ira mieux. Remarque ma deuxième, je la finis aussi vite qu’elle. Bon, il est temps de se lever et d’aller chez moi. Au magasin, finalement, elle s’en prend trois, moi de même. Arrivé devant le café de Marx Dormoy, elle se fait héler par deux renois. Ils se mettent à discuter sans plus s’occuper de moi. Moi par contre, j’ai une sacrée envie de pisser, je m’échappe dans le café pour satisfaire mon envie sans oublier de le lui signaler. A la manière dont elle cause, elle en a pour un moment, je prends mon temps. Ah, ça fait du bien. Au moment, où je me reboutonne, je l’entends m’appeler. J’ouvre la porte, toujours en train de ma reboutonner. Elle est là, devant moi. D’un air décidé, elle me repousse à l’intérieur et referme la porte derrière elle. Nous sommes collé à cause l'exiguïté du chiot. Je sens ses seins à travers ma chemise.
“ T’as pas vingt euros ? “
“ Euh ? “
“ Attends. “
Elle me colle ses mains sur ma braguette et commence à en défaire les boutons. Puis, elle se met à genoux et commence à me faire une fellation. Nom de dieu, elle suce bien la salope. Je sens tout de suite la montée du plaisir, surtout que j’avais envie d’elle depuis le premier regard.
“ Putain, c’est bon, c’est bon. “ - ne puis-je m’empêcher de soupirer.
C’est fini, ça a été trop rapide, déjà, elle se relève. Je lui répète en la regardant droit dans les yeux: “ C’était bon. “
Elle me dit, les yeux également dans les yeux.
“ Maintenant, mes vingt euros. “
Ah, merde, elle gâche tout.
“ Tu me dois vingt euros, alors tu vas me les donner ! “ - sa voix est montée un tantinet.
“ Mais, pourquoi ? “ - lui répondis-je bêtement.
“ Pour mon crack, connard ! “
Sa voix a encore monté un ton dans l’aigu. A son avis, je dois être trop lent, car elle me sort un cutter et le place sur mon visage et répète : “ Mes vingt euros, connard ! “ Là, c’est carrément l’enfer, c’est pas possible, je suis en train de me faire braquer par une fille. Mais, c’est surtout le terme connard que je supporte pas beaucoup. Pourtant, je décide de ne pas trop réfléchir, son cutter trop sur mon visage ne me laisse pas de doute. Cette salope est prête à me balafrer.
Alors, devant tant d’insistance et un visage laid par la méchanceté exprimée, je sors des billets, trente euros en tout. Alors que je veux séparer les billets pour lui refiler les vingt euros, elle se saisit du tout, rouvre la porte et avant de disparaître, me jette. “ Si tu préviens les flics, j’te ferais la peau, pauvre enculé ! “
J’en reste baba, les doigts sur ma braguette pour la reboutonner. J’ai pourtant l’esprit de lui gueuler : “ C’est quoi ton prénom. “ Je l’entends répondre “ Aicha ! “
En plus, cette salope, elle m’a sûrement tiré les bières. Je n’ai vraiment pas l’air con. Non seulement, j’me suis fait piqué mon fric et en plus, la fille se tire avec deux renois.
Lorsque, je me retrouve à l’air libre, évidemment, plus personne ! Elle a vraiment disparu avec ces deux cons de renois, même pas beaux en plus. Même en regardant à travers les immeubles, je ne la retrouverais pas. Mais maintenant que je sais qu’elle fréquente la boutique, je suis sûr de la retrouver. Bon, tout ce qu’il me reste à faire, c’est de tirer du fric au Crédit Lyonnais à côté. La bière m’a laissé un sale goût dans la bouche, il faut que je mange quelque chose, un turc du coin fera parfaitement l’affaire.
Après, j’irais dans mon café rue de Clignancourt, au moins là, je ne risque pas de me faire braquer dans les chiottes. C’est plus tranquille
Sauf que je voudrais bien la revoir, où peut-elle être ? Peut-être que si je revenais à la boutique, je finirais par apprendre dans quel coin, je pourrais la retrouver. C’est une salope, mais j’aimerais bien la revoir, au moins pour la curiosité.
Après tout, elle m’a fait vivre autre chose, passer un vent d’aventure et pour cela, je lui dois d’avoir existé, même si sur le moment, je n’ai rien compris à ce qui m’arrivait. Oui, c’est ce que je vais faire après avoir casser une croûte, revenir à la boutique. Ca serait bien le diable, si personne n’est capable de me dire où la trouver. De toute façon, tout de suite, c’est fermé. Ils m’avaient prévenus qu’ils n’ouvraient qu’à 14 heures, le temps pour eux de manger et de faire un break.
Mon repas ne fut pas trop mauvais, ni d’ailleurs très cher, accompagner d’un coca-cola pour faire passer la bière. Une fois fini, mes pas me dirigèrent vers la boutique. En début d’après-midi, il n’y avait presque personne et que des gens calmes dont deux dormant profondément. Je me dirigeais directement vers le comptoir où la jeune fille à nouveau officiait.
“ Ca va ? “ - me dit-elle - “ est-ce que je pourrais avoir votre prénom ? “
“ Je vous l’ai donné ce matin. “
“ Oui, mais nous comptons tous les passages le matin et l’après-midi. “
“ Pascal. “
“ Merci, je peux vous servir quelque chose, café au lait, thé, jus d’orange ? “
“ Un petit noir, avec plaisir. “ - j’en profitais pour lui demander - “ Dites-moi, vous ne connaîtriez pas Aïcha ? “
“ Äïcha, si pourquoi ? “
“ Vous ne sauriez pas où je peux la trouver ? “
“ Trouver Aïcha, non, je ne sais pas, peut-être à l’espace femme. “
“ L’espace femme ? “
“ Oui, c’est la boutique à côté, réservée aux femmes. Vous devriez demander. Elle y est peut-être. “
“ Merci. “
Je bus mon café d’un trait avant de sortir et me diriger à côté. La salle était aussi grande, c’est à dire aussi petite, un comptoir aussi trônait au bout de la salle. La salle d’eau, les WC et une machine à laver se situaient derrière. Sept femmes discutaient ensemble par groupe ou s’interpellaient. Une jeune femme, sans doute une éducatrice frappait à la porte de la douche en parlant fort.
“ Sandra, dépêche-toi, ça fait une heure que t’es sous la douche. Qu’est-ce que tu fais ? Tu t’es endormie ? “
Une voix criarde et en colère répliqua de derrière la porte.
“ J’arrive, arrête de m’emmerder. “
“ Ouais, c’est ça, dépêches-toi quand même ! “
Tout à coup, la porte s’ouvrit et une furie nue comme un ver et dégoulinante surgit.
“ Qu’est-ce que t’as à m’emmerder, qu’est-ce que t’as. Tu me cherches, c’est pas possible, tu me cherches ! “
Aussitôt trois femmes se levèrent dont deux jeunes, se dirigeant aussitôt vers la folle furieuse. La plus âgée parla la première d’une voix autoritaire.
“ Tu te calmes Sandra, depuis que t’es arrivée, tu nous mets la pression. On peut pas travailler avec toi dans ces conditions ! Tu te calmes et tu finis de t’habiller, après on parlera ! “
“ On parlera de quoi ? Toi, d’abord. ! “ - dit-elle en désignant la femme qui venait de parler - “ depuis que je suis arrivé, tu me cherches, fais gaffe, tu me prends pas pour une conne, j’vais te ruiner ta race, sale pute ! “
A ce moment-là pour détendre l’atmosphère, je me mis à toussoter relativement brutalement “ Hum, hum, hum ! “
Toutes se retournèrent d’un seul coup.
La folle furieuse n’était même pas belle avec des seins qui croulaient par la maigreur de son corps. La tête, même topo, grêlée de crevasses comme la face visible de la lune. Bref, pas de quoi réveiller un mort. Si Aïcha faisait partie de ce monde, je comprenais pourquoi, elle était un peu nerveuse.
“ Oui, c’est quoi ? “ - demanda la plus âgée.
La folle furieuse eut quand même un geste féminin et cacha ses seins avant de réintégrer la douche sans plus rien dire. Finalement, rien de mieux qu’une présence masculine pour calmer les ardeurs féminine. Je devrais me proposer comme éducateur.
“ Excusez-moi, je cherche Aïcha. “
Le groupe de femmes se replia dans ma direction. Elles furent bientôt là à me cerner. J’en ressentis un malaise comme si tous les molosses de l’enfer me fixaient d’une ardente passion.
“ Oui, Aïcha. “ - ajoutais-je brusquement intimidé.
“ Qu’est-ce que tu lui veux à Aïcha ? “ - m’aboya la plus âgée. Les autres refermaient le cercle sur moi. Je fus certain qu’elles allaient me castrer.
“ Rien, je veux juste la rencontrer. “ - et là j’eux l’idée géniale - “ parce que je l’aime ! “
Elles me regardèrent soudain avec de grands yeux et brutalement éclatèrent toutes de rire. D’un rire homérique, d’un rire qui détruisait ma connerie et ma grande naïveté.
Une fille assise m’interpella, genre pas vraiment fille, mais plus assez garçon.
“ Laisse tomber Aïcha, mon mignon. Elle va te détruire et elle te laissera même sans un slip pour te couvrir. Si t’as besoin d’une femme, je suis là. Je m’appelle Carole. “
L’intervention de la fille eut le don d’accroître le fou rire général. Décidément, jamais je ne serais éducateur. Encore une déception dans ma vie.
Une des jeunes éducs m’adressa la parole avec un sourire.
“ On lui dira. Mais aujourd’hui, on ne la pas vu. Et en général, si elle n’est pas là avant deux heures, elle ne vient plus. Mais demandez à côté, vous aurez peut-être plus de chance. “
C’est ça, et après, je demanderais au gardien de la paix et, après le gardien de la paix, je demanderais à la dame pipi, peut-être que l’un ou l’autre sauront me répondre.
“ Au revoir ! “ - me dirent-elles, la bouche en queue de poule pour étouffer leur fou rire.
Pas fiérot, je m’en retournais. Echec sur toute la ligne.
De l’autre côté, du monde était arrivé. Un parmi eux semblait particulièrement agité. Il interpellait tout le monde, sans que personne ne semble lui demander de se calmer. Quand, il me vit arriver, il s’approcha à me regarder sous le nez, et quand je dis sous le nez, c’est carrément nez à nez. Je ne dis rien, laissant passer un orage que je sentais prêt à éclater à tout moment, tout en respirant sa mauvaise haleine et en laissant stoïque ses postillons me ravager le visage. Et ce qui retenait surtout mon courage, c’était sa main dans sa poche agitée de mouvements sporadiques.
“ Bernard, laisse-le ! “
Un éducateur, genre un peu costaud et une figure avenante arriva pour prendre le type par le bras et à mon grand soulagement finir par l’entraîner avec lui.
” Vient, on va dans le bureau, tu vas me dire ce qui ne va pas. “
“ Y’a tout qui va pas, y’a tout. J’me suis fait dépouillé hier, ils m’ont tout piqué, mon fric, mon sac, mes papiers. Mais j’te jure sur la tête de ma mère, j’vais leur niquer leur race à ces enculés. J’vais les trouver et j’vais leur niquer leur race ! “
“ Allez, viens, on va en parler. “
Une fois le zigue parti, je me dirigeais vers le comptoir où la jeune fille était secondée par un autre éducateur. Je leur demandais : “ Qu’est-ce qu’il a ? “
“ Lui, rien “- me répondit-elle - “ comme d’habitude. Hier, il avait plein de sous et il ne sait plus ce qu’il en a fait. Avec lui, c’est toujours comme ça. Il se fait toujours voler et après il veut égorger le monde entier. “
“ Un mec marrant ? “
Devant mon ton sarcastique, son collègue voulut me corriger.
“ Méfiez-vous, il est psy plus, plus. Faut mieux pour vous rester à l’écart. “
Un renoi accoudé au comptoir, son café au lait à la main ajouta d’un air indifférent.
“ C’est une grande gueule doublé d’un connard puissance 8. “
J’attendis la suite, mais rien ne vint. Manifestement, l’autre était passé à autre chose dans sa tête. Ce n’est pas avec ce genre de mec que j’allais avoir une conversation nourrie.
“ Ah, au fait ! Elles n’ont pas pu me renseigner à côté ? “ - dis-je à la jeune fille.
“ Vous renseignez sur quoi ? “ - me répondit-elle.
“ Au sujet de Aïcha, vous ne vous souvenez pas. Je vous ai posé la question tout à l’heure. “
“ Ah, alors si elles l’ont pas vu et nous non plus, c’est qu’elle n’est pas passée aujourd’hui. “
“ Vous ne pourriez pas vérifier sur votre registre ? “
“ Désolé, mais nous ne donnons aucune information concernant les usagers. Vous comprenez, nous sommes tenus par le secret professionnel. “
“ Excusez-moi, je ne savais pas. “
Elle tint à bien m’expliquer le pourquoi du comment.
“ Vous comprenez si un usager vient régler ses comptes chez nous et cherche quelqu’un. Vous voyez la situation où nous pouvons nous trouver imbriquer. “
Moi, je ne voyais rien, mais elle sûrement, vu la conviction de son ton. Et ce qu’elle évoquait ne semblait pas particulièrement agréable.
Sans répondre, je restais les coudes au comptoir, sans savoir quoi décider, sans même avoir envie de tenir une conversation avec quiconque. L’image d’Aïcha se glissait comme un voile sur mes pensées. Et rien ne semblait contrarier ce penchant où m’entraînait un vague à l’âme et surtout un ennui profond.
Que faire, comment la retrouver ? Ce n’est pas tant que je sois tombé éperdument amoureux que la certitude qu’elle pourrait m’amener à vivre autre chose. Et, cela sans que forcément ma vie en soit ni menacée, ni trop bouleversée. En plus, elle était choucarde, ce qui ne gâtait rien.
Mais, oui, la voilà la solution. Il suffit que je me rencarde sur les endroits où elle s'approvisionnait et là, je la retrouverais. Déjà, dans ma tête, un plan s'échafaudait de toute pièce.
Il fallait que je trouve un type qui accepte de m’accompagner pour aller chercher du crack et là peut-être la trouver. Mais d’abord, il fallait que je me renseigne sur leurs habitudes. Je regardais autour de moi pour repérer la personne adéquate, avec de préférence pas trop de balafres et pas trop costaud quand même, au cas où il tenterait de me dépouiller. Mon choix finalement se porta sur un français assis solitaire, la salle s’étant vidée entre-temps, maigre, genre anorexique. Au moins avec lui, je ne pensais pas craindre grand-chose, le souffle d’une allumette allumée aurait suffit à le renverser.
Je commençais par m’asseoir à côté de lui, ne sachant pas vraiment comment aborder le sujet. Lui était affalé, les yeux grands ouverts, fixant un horizon qui n’était sûrement pas le mur en face. Je fis comme lui, mais les coudes sur la table et la tête dans les coudes. Je me mis à parler tout seul, espérant attirer ainsi son attention.
“ Merde, merde, merde ! “ - et je répétais ces seuls mots à l’infini.
A la fin, une voix se fit entendre.
“ T’arrête de nous casser les couilles ! “
Je me relevais, fixant mon voisin comme si je le découvrais. J’en profitais pour vérifier d’un coup d’oeil si les éducateurs s’apercevaient de mon manège, mais trop occupés par ailleurs, ils n’en tenaient aucun compte.
“ Qu’est-ce qu’il y a ? “ - lui demandais-je.
“ T’arrête pas de parler tout fort. Tu me casses la tête ! “
“ Eh, alors, j’suis pas bien, j’ai le droit. “
Dans ma tête, je tentais de m’imaginer comment agissait un type en manque. Car dans mon plan, je devais faire croire que je l’étais.
“ T’as surtout pas le droit d’emmerder les autres ! “
“ M’excuse, mais je me sens vraiment pas bien. “
“ T’es pas le seul. “
Le ton avait baissé. Le poisson accrochait-il ?
Il se leva.
“ Un kawa, peut-être ? “
“ Ouais, s’il te plaît. “
J’adoptais le même ton traînant que lui. Il revint bientôt avec les deux gobelets.
“ Merci, sympa. “
“ Normal, dans la galère. “
J’ai supposé qu’il voulait dire que dans la galère, il fallait s’entre aider. Mais vu ce que j’avais vu, je n’en étais pas vraiment sûr. Nous bûmes dans un silence à couper au couteau, enfin, à la boutique, cela signifiait que personne ne hurlait et que seule la musique s’entendait.
Je commençais à pianoter sur la table pour insister sur mon énervement.
“ T’a la bougeotte ? “
“ Ouais, c’est vrai. “ - toujours sur le même ton traînant - “ je suis un peu nerveux en ce moment. “
“ En ce moment, seulement ? “ - m’interrogea-t-il.
“ Non, ça fait un moment. “
“ T’as besoin de quelque chose ? “
Le ton était resté neutre, les mots avaient été prononcés dans un souffle. Il ne m’avait pas regardé, sirotant toujours son café. L’hameçon avait mordu. A moi de la jouer en finesse. L’autre tâche m’avait fait comprendre que la galette et le crack avait un lien, autant tenter le coup.
“ Ouais, d’une galette. “
“ Et moi, je gagne ? “
“ Si tu m’amènes sur un bon coup, la moitié. “
“ La moitié ! “
Son ton était surpris, mais il révélait une réelle surprise, une surprise sans nom. Là, j’avais peut-être été fort. Il allait me prendre pour un pigeon. Fallait que je corrige le tir.
“ C’est pour un mec de la gauche caviar, un con qui croit tout savoir et plein de tunes. Il en veut pour faire le coq devant des meufs.”
Il sembla avaler l’oeuf pourri sans broncher, sans même un rôt. Il prit la parole de sa propre initiative.
“ Je sais où il y a une scène. Là, je pense qu’on peut avoir un plan. Sauf que ça change tout le temps à cause des flics. Jamais tranquille, “ - ajouta-t-il d’un air désabusé - “ ils sont toujours après nous. C’est à cause d’eux que les modous bougent tout le temps et nous obligent à bouger pareil. “
Il prit le temps d’une pause avant de reprendre - “ T’as une caisse ? “
“ Non. “
“ Une moto ? “
“ Non. “
“ Tes pieds ? “
“ C’est tout. “
“ Ca va être galère. “
C’était un constat désabusé sans plus. Par contre, qu’est-ce qu’il voulait dire par galère. Et c’était quoi une scène, et c’était quoi un modou et c’était quoi cette histoire de flic ? Tout ça me disait rien de bon, mais comme j’étais supposé être au courant, je ne pouvais pas poser de questions.
“ Bon, alors ? “ - C’est vrai quoi, on va pas rester toute la sainte journée, pensais-je.
L’autre regarda l’heure.
“ Il est cinq heure, qu’est-ce que tu crois faire à cinq heure ? “
Mais chercher du crack et retrouver Aïcha pardi. Pensais-je in petto.
“ Messieurs, on ferme ! S’il vous plaît, il est l’heure ! “
Cette injonction fut répétée par tous les éducateurs dont deux descendirent dans la salle de douche pour presser les retardataires. Des voix se firent entendre : “ Allez Fred, Albert, grouillez-vous. Vous exagérez, on a une réunion. “
En me levant, je jetais un oeil sur l’écran. Deux types à demi nus s’agitaient en protestant qu’ils ne pouvaient pas sortir comme ça d’après les échos qui nous parvenaient.
“ On peut pas vous faire confiance, à chaque fois c’est la même chose. “ - disait l’un des éduc. Je n’en entendis pas plus car sous la pression ferme des autres éducs, je sortis accompagné de mon acolyte.
Une fois dehors, ses pas le dirigèrent vers la place Marx Dormoy, je suivis bêtement. J’eus l’idée à un moment de sucer mon pouce, mais l’idée me sembla trop baroque pour que mon compagnon saisisse toute la plénitude de l’à-propos.
Une fois arrivé, il s’arrêta pour me dire : “ tu vas m’attendre où ? “
Je rêve où il me prend pour un pigeon. Il croit vraiment que je vais lui filer des tunes et que je vais bailler aux corneilles en attendant un hypothétique retour.
“ Je vais avec toi. J’ai 40 euros, ça suffira pour voir. “ Heureusement que Aïcha m’avait rancardé sur le sujet.
“ Comme tu voudras. “ - il disait ça d’un air fatigué comme s’il s’attendait à se ramasser la tour Eiffel sur la tête.
“ Alors en fait quoi ? “ - L’envie de l’action m’étouffait. Alors quoi, quand est-ce qu’on allait commencer.
“ On attends. “
“ On attends quoi ? “ - lui répondis-je surpris.
“ L’heure des modous. “
Mais c’est quoi les modous, des vampires des Carpates qui ne sortent que la nuit ou quoi ?
“ Bon attendons. “ confirmais-je.
“ J’ai faim, on peux manger chez un turc en attendant. “ proposa-t-il.
Et comme il a pas une tune, c’est moi qui vais payer. Je vais finir par trouver que les drogués, c’est chaussettes percées et compagnie. Et les mecs plein de tunes, ils sont où. Sûrement pas à la boutique. Là-bas, cinq minutes de distraction, et même ton slip, ils sont capables de te le barboter.
“ J’en connais un, on y va. “ - lui dis-je avant qu’il me propose le turc le plus cher de la planète. Cette fois-ci, ce fut lui qui me suivit. Arrivés chez le turc et après avoir commandé, il me tira une clope de mon paquet sans même me demander. Pas rassuré, je le rangeais aussi sec dans ma poche. Acte qui m’attira la réflexion suivante : “ Si tu veux que je t’amène sur une scène, faudra bien que tu m’en achètes un. “
Tout ça dit sans forfanterie aucune. Comme quelque chose de normal qui ne se discute pas.
“ Ouais, t’as raison. “ - et un silence pesant plana entre nous tout au long du repas. En tout cas, il avait faim, de son assiette de brochettes légumes, il ne fit qu’une bouchée. Il se lécha les lèvres et commenta en finissant sa bière : “ Pas mauvais. “ Merci, ne devait pas participer de son vocabulaire.
Moi, je pris mon temps, commanda deux cafés avant de nous allumer deux cigarettes. Et pour la énième fois, je réitérais : “ Alors, on fait quoi ? “
Il regarda ma montre, “ Six heure moins le quart, un peu tôt, tu crois pas. “ Punaise, le loustic commençait à me parler, à me parler et à me plaire. Il s’imaginait peut-être que j’allais lui payer le Moulin Rouge à la fine champagne et après les petites femmes de Pigalle. Et pourquoi pas la grand-mère du petit chaperon rouge, des fois. Mais, je me retins. Après tout, j’étais toujours supposé connaître le milieu, le milieu et les tarifs pratiqués. Cependant, je n’avais pas vraiment envie de sortir. Sortir signifiait soit traîner dans la rue, soit traîner dans un bistrot et j’avais pas envie de perdre mes moyens. Je bus mon café le plus lentement possible, mais même comme ça, je finis par apercevoir le fond de la tasse, trop tôt à mon goût
Je me fis la réflexion que l’autre n’était pas curieux de ma personne, comme si il en avait rien à foutre. Moi, au contraire, j’aurais voulu lui poser plein de question, mais comme j’essayais de coller à l’image que je tentais de renvoyer, je faisais comme lui, je la fermais. On ne pouvait pas dire que la conversation tranche pas sa chaleur. Si, ils étaient tous comme ça dans le crack, ce n’est pas avec eux que mon vocabulaire allait s’améliorer.
Bon, je commence à en avoir vraiment marre. Je me lève, il me regarde sans trace d’émotion, comme un animal curieux, sans plus. Il ne bouge même pas ce con.
“ On se casse. “ - que je lui dis.
Il ne demande rien, il se lève tout simplement. C’est pas vrai, ça. Si, il avait joué dans un concours de muets, il aurait gagné le gros lot.
Après avoir payé, je sorts et remonte la rue Marx Dormoy jusqu’à la rue Jessaint que je remontais pour atteindre la rue Polonceau. Là, je connaissais un bistrot kabyle “ Le Tassili “ où le patron servait comme amuse gueule de gros cornichons bien vinaigrés, l’un de mes pêchés mignons. Autant passer le temps là qu’à bailler aux corneilles avec l’autre muet en face. Au moins là, il y avait un peu de mouvement et le patron me taillerait sûrement une petite bavette. Par précaution, je lui posais la question, ayant fini par comprendre grâce ce qu’étaient les fameux modous.
“ Ils seront là quand tes modous ? “
“ Huit heures, huit heures et demi. “
Ca s'annonçait bien, il était à peine six heures, pratiquement deux heures à attendre avec la tronche de cake. Comme nous arrivions à côté du troquet, je rajoutais :
“ On va attendre ici, tu penses démarrer quand ? “
“ Sept heure et demi. “
Décidément, il n’était pas bavard. Mais brusquement, avant de rentrer, il me posa une question : “ Tu viens souvent à la Goutte d’Or ? “ Je me retournais vers lui, surpris.
“ Souvent ? Tu veux dire si je connais bien. Eh oui, je connais bien. “ - et c’est tout ce que je lui accorda. En tout cas, sa question n’était pas innocente, il se renseignait, et s’il se renseignait, c’est qu’il voulait savoir si j’étais le cave qu’il s’imaginait. Quand il allait se rendre compte que le patron me connaissait, il réviserait peut-être son opinion. C’est sûrement, la connerie que je n’aurais pas dû dire au sujet de la moitié que j’allais lui filer. Seulement, c’était pas mon milieu et y’a plein de repères que je n’avais pas. En tout cas, sa question me faisait comprendre que j’avais intérêt à me remuer les méninges pour comprendre où je mettais mes pieds.
“ Salut patron ! “ - dis-je en m’installant au comptoir et en posant mon cul sur un tabouret.
“ Salut Pascal ! “
“ Je te présente...euh ? “
“ Rémy. “ - compléta mon compagnon. C’est vrai que nous n’avions pas échangé nos prénoms, encore moins nos noms. Cependant, si lui, s'appelait Rémy, moi je m'appelais Ducon la Joie.
“ Alors, “ - me dit le patron. - “ toujours dans l’écriture ? ” - et pendant une heure et demi, nous discutâmes sans que Rémy intervienne en quoi que ce soit. Deux bières nous suffirent pour atteindre la demi. Il me poussa du coude en indiquant l’horloge. Entre-temps, j’avais remarqué que plus le temps passait, plus il était agité, montant, descendant sans cesse de son tabouret.
“ Bon, salut patron, à plus. “
“ Salut Pascal ! “
“ On va où ? “ - lui dis-je une fois dans la rue.
“ Porte de la Chapelle. Sans trop se presser, là-bas, il va falloir attendre qu’on nous contacte. “
“ Tu connais une fille qui s’appelle Aïcha ? “ - lui demandais-je à brûle pourpoint.
“ Aïcha, oui, pourquoi ? “
“ J’aimerais la voir. “
“ Tu la keef ? “ - me demanda-t-il en se marrant.
Je haussais les épaules, excédé.
“ Peut-être que tu la verras à la Chapelle. “ - dit-il pour conclure.
En descendant la rue Myrha pour rejoindre la rue Marx Dormoy, Rémy salua une tripotée de gars et deux ou trois filles. J’en reconnus quelques uns que j’avais vus à la Boutique. La plupart avaient un sourire édenté. C’était choquant surtout chez les filles, même si elles n’étaient déjà plus de vraies femmes. Dans la bouche de Rémy aussi, il manquait une dent, chez les autres, ils en manquaient plus.
“ On descend à pied, on a le temps. “ me renseigna-t-il.
Jusqu’à la Porte de la Chapelle, on ne dit rien, se contentant de marcher, à part un arrêt au tabac pour acheter deux paquets de cigarettes. Pour ça aussi, il ne dit pas merci.
Bientôt, nous arrivâmes. Deux ou trois connaissances de Rémy attendaient à côté d’une cabine téléphonique près de la station de bus. Il me demanda d’attendre et alla prendre langue avec eux pour, me dit-il, se renseigner sur les lieux de scène. J’en grillais une en attendant, reluquant tout autour de moi. A un moment, je vis Rémy téléphoner sur un portable. Je fus étonné qu’il en ait un, alors que moi qui avais travaillé, je n’en avais jamais eu.
“ Alors ? “ - lui demandais-je à son retour.
“ Rien pour l’instant, faut attendre. Les flics sont passés, y’a pas longtemps et ont ramassé des filles. Y’avait peut-être ta copine dans le tas. “
Qu’est-ce qu’il me chantait là, Aïcha une pute. Non et puis quoi encore. Il était jaloux ou quoi ? De toute façon, son opinion, il pouvait se la carrer. J’en avais rien à faire.
“ Si tu veux, en attendant, on peux aller voir si elle est là. “
Qu’est-ce qu’il me raconte encore. J’avais regardé partout et j’avais rien vu. Et lui, il allait la sortir du chapeau, comme ça, juste en claquant des doigts.
“ D’accord. “ - dis-je sans trop d’enthousiasme.
Je le suivis alors qu’il traversait le boulevard. Je le suivais toujours lorsqu’il le remonta jusqu’au maréchaux. Et encore lorsqu’il les traversa et les remonta sur la gauche pour s’arrêter devant une porte de garage. Un peu plus loin, des noires faisaient le tapin, tentant d’arrêter les voitures par des gestes d’invite.
“ D’habitude, c’est là qu’elle se tient. “ - me renseigna-t-il. J’étais content de le savoir parce qu’elle n’était pas là. Il me racontait sûrement des craques. Mais, à ce moment précis, une voiture vint à se garer. Et qu’est-ce qui en descendit, la mère Aïcha en personne.
“ Salut Aïcha. “ - lui dit Rémy. Elle ne le calcula même pas, trop occupée à parler au conducteur. Elle fit un geste de la main et la voiture démarra.
Dans mon coeur, la colère bouillonnait. Elle faisait la pute pour s’acheter sa came. Mais qu’est-ce qui pouvait bien y avoir dans ce produit pour l’obliger à faire des pipes et donner son cul dans le seul but de se le procurer. J’étais raide dégoutté. Quelle salope, quelle merde cette fille !
Mais malgré mon indignation, je la fermais, vu le côté sombre de son caractère. A mon tour, je la saluais. Elle me regarda indifférente comme si elle ne me connaissait pas, comme si elle ne m’avait jamais vu. J’eus une envie brutale de lui rappeler les faits et de lui réclamer mes tunes. Je n’aimais pas beaucoup être pris pour un con, et en plus par une fille. Sauf, que de son point de vue, évidemment, c’est moi qui lui devais.
Ne sachant quoi dire, je collais un sourire sur mes lèvres et les laissais parler tout les deux. J’entendis caillou et c’est à peu près tout.
Elle me regarda à nouveau, mon sourire eu l’air de l’irriter au plus haut point. Ce fut presque un cri qui me vrilla désagréablement mes oreilles : “ T’es un rigolo toi, hein ! Ma gueule, te plaît pas ? “
Ouh, là, là. Quelle agressivité ! Ce n’est pas possible, elle avait un scorpion dans l’utérus. La seule réponse qui me vint, fut : “ Non, non, je cherche du crack. “
La réponse fut sans doute la bonne, car elle me regarda avec plus d’attention, puis son regard se fit plus incisif. “ Moi, aussi, et le plus vite possible. “ - me répondit-elle - “ tu connais un plan ? “
Je fus un peu pris de court par sa question, vu que je n’y connaissais rien. “ Rémy connaît. “ - eus-je l’esprit de répliquer.
“ Toi ? “- l’interrogea-t-elle d’un air surpris - “ Où, dis-moi ! “ Elle l’interrogeait en imprimant fortement ses doigts sur son bras. Sa voix monta aussitôt dans les aigus à nouveau “ Où, où ? “
“ Mais lâche-moi, bon dieu, lâche-moi ! Tu me fais mal ! “ - devant son insistance, il la repoussa brutalement. “ Lâche-moi, pauvre taré ! “
Elle se mit à reculer sous la poussée et trébuchant s’étala par terre. Sa robe courte lui remonta jusqu’à la culotte, découvrant ses cuisses charnues. Je me précipita pour la relever, mais elle me repoussa méchamment “ Laisses-moi, enculé de teubé ! “ Je faillis en tomber sur le cul à mon tour. Profitant de mon déséquilibre, elle se releva, menaçante envers Rémy “ Sale enculé, j’vais te balafrer ! “ - lui dit-elle en fouillant dans son sac, certainement pour sortir son cher cutter.
Rémy s’avança sur elle et d’un coup de pied lui propulsa son sac dans les airs. Et dans l’élan lui balança une mandale retentissante. Finalement, ce mec n’était pas si gentil et minable que ça. Au moins, il savait frapper les faibles et notamment les femmes. Faut dire que celle-là, sur le mode pénible, elle grimpait au cocotier.
“ Tu recommences, j’te massacre ! “ - la prévint-il aimablement.
“ Et pour le crack ? “ - intervins-je, histoire de changer de conversation et de parler de sujets qui ne fâchent pas.
“ J’ai un plan. “ - dit-elle en se relevant, assez fort pour que nos oreilles la captent.
Nos deux regards la fixèrent sans ciller. Elle ne bougeait pas, nous regardant, méfiante. “J’ai un plan. “ - affirma-t-elle à nouveau.
Celle-là, elle devait aimer les baffes.
Depuis sa démonstration de force, Rémy reprenait la situation en main. “ OK, on te suit. “
Ah bon, je croyais qu’il avait un plan perso. En tout cas, c’est ce qu’il m’avait dit. “ On va où ? “ - demandais-je pour leur rappeler mon existence. Cette fois-ci, ce furent eux qui me regardèrent. J’en ressentis un certain malaise, genre la souris qui regarde les deux chats se demander si le repas ne va pas être trop juste. Drôle d’impression, surtout qu’elle me bottait un peu moins la meuf, même si j’étais toujours transi d’amour. Je ressentais comme un goût de danger à la regarder, le goût du risque de l’aventurier rencontrant une idole et prenant tous les risques pour la baiser tout en s’attendant à être surpris par ses millions d’adorateurs.
« Bon, c’est pas tout ça, mais on fait quoi maintenant ? » Je jetais un oeil interrogateur à Rémy, scotcher sur le trottoir, c’était bien, mais un peu frisquet même pour un soir d’été.
“ Elle est où ta scène ? “ - questionna-t-il.
“ A Stalingrad; “
“ Où à Stalingrad. “
“ Dans un squat, rue Aubervillier.”
“ Alors ? “ - demandais-je à Rémy.
“ Je connais, on y va. Au fait, t’as travaillé ? “ - demanda-t-il à Aïcha.
“ Ouais, j’ai des tunes. Mais lui aussi. “ - lui renvoya t-elle, en me désignant ce qui signifiait qu’elle m’avait reconnu et, sans doute voulu dissimulé cette information à Rémy. Une douce chaleur monta en moi, elle l’avait fait pour me protéger.
“ On y va comment ? “ - suggérais-je histoire de dévier l’attention de ma personne.
“ On prend le métro, autrement tu paies le taxi. “
“ C’est pas la peine, Stéphane est là, il a sa voiture. “
Elle avait de la ressource. Sauf que ça allait faire trois personnes que je ne connaissais pas pour me balader. Un peu trop à mon goût, et tout s’enchaînait un peu trop normalement, à mon avis. J’essayais une diversion : “ Euh, on pourrait pas trouver ici ? “
Aïcha s’approcha de moi : “ T’es mignon, toi “ et elle me caressa la joue.
Une impulsion me fit tenter la prendre dans mes bras. Un court instant, je sentis ses seins appétissants contre ma poitrine. Elle s’échappa en riant, mais le désir qu’elle avait senti me rendit plus sympathique à ses yeux. Je l’aurais suivi jusqu’en enfer.
“ On y va ! “ - lui dis-je avec un grand sourire et je lui pris la main d’un geste tout naturel. Elle se laissa faire, je l’aurais suivi plus loin que les enfers. Et elle allait m’y emmener tout droit.
Le Stéphane, en question, flemmardait dans sa voiture, un chichon au bec écoutant une musique un peu tonitruante. Rémy frappa au carreau. La vitre descendit et découvrit la figure joviale d’un renoi, armé de grandes locks rastas en haut du crâne.
“ Oh, man, comment va ? Ca fais une paye, frère. Content de te voir. “ Il tapa le plat de sa main contre celle de Rémy, puis leurs poings fermés se heurtèrent.
Aïcha fit une bise et moi, je répétais l’histoire des poings, coups de tête, balayette en me présentant, « Salut, Pascal ».
“ Content de te connaître mec. Moi, c’est Stéphane. “ - et s’adressant à Aïcha - “ alors princesse, ça va comme tu veux ? “
“ Tu parles, y’a un zenculé “ - tiens, elle zozotait - “ avec sa meuf, ils m’ont tiré mon fric en me menaçant de me piquer avec une seringue. “
“ Tu les connaissais ? “
“ Rien du tout, je les ai jamais vu. Et je ne pouvais pas me défendre, l’autre connard, il avait une bombe lacrymogène. “
“ Ouais, princesse, tu ferais bien de faire gaffe, y’a les p’tits jeunes des cité, ils dépouillent pas mal de filles sur le boulevard. Et là, tu peux rien faire. Ils ont cassé le bras à une qui voulait résister. Les maréchaux en ce moment, c’est chaud. “
Qu’est-ce qu’ils racontent ces deux là, de quel monde, ils parlent ? Et les flics, ils font quoi ?
“ Stéphane, tu peux nous emmener à Stalingrad ? On va au squat. “
“ Pas de problèmes princesse, embarque ! “ - ajouta-il en ouvrant la portière. “
Aïcha s’installa à l’avant et nous deux à l’arrière. “ C’est parti, accrochez-vous. “ Il démarra dans un crissement de pneu, quitta son emplacement en manquant d’emboutir au moins deux voitures qui circulaient sur l’avenue. Je dois dire qu’on arriva rapido, mais en manquant de mourir au moins quarante mille fois. J’étais collé à mon siège qui évidemment n’avait pas de ceinture de sécurité. Devant, la Aïcha riait comme une petite folle. Complètement branque la fille. A mes côtés, Rémy ne disait rien, comme absent à toutes les conneries. Là, où j’ai failli pisser dans mon froc, c’est quand l’autre freina brutalement pour éviter d’écraser un chien errant. Au moment du freinage, ma tête caressa durement la carrosserie, Aïcha elle, se frotta le museau contre le pare-brise.
“ Espèce d’enculé de ta race ! “
“ Calme-toi, princesse. “ - lui répliqua Stéphane - “ Je contrôle. “ - et il en profita pour lui coller sa main droite sous la jupe.
“ Vire tes sales pattes de là, saloperie ! “ - et dans un geste violent, elle expulsa sa main d’entre ses cuisses. Tout ça, je le visionnais en une fraction de secondes. L’adrénaline me monta direct au cerveau. Mais, la carrure de ses épaules me calma net aussi.
“ Tiens, fume ! “ - et il lui tendit un bédo pour la calmer.
Le reste du trajet se passa dans le silence de la fumette. Au moins, le shit était bon, et le calme se réinstalla en moi. Je sentais physiquement la présence d’Aïcha assise devant moi et des images bucoliques me circulaient devant les yeux. Elle et moi, réunis, entourés d’un millier d’enfants et pourtant, elle restait toujours mince.
Stéphane se gara dans la rue. Nous y étions. La rue avait un air patibulaire, des tas de détritus traînaient par terre, morceau de meubles, de matelas, de choses informes, laissés là en tas. A bien y regarder, tout cela provenait d’un appartement au troisième d’un immeuble qui sans contexte avait été ravagé par les flammes. Les façades des immeubles pelaient de partout, pourtant à travers les vieilles persiennes en bois, des lumières brillaient, des cris et des bruissements se faisaient entendre. Jamais dans mon quatorzième, je n’avais rencontré un tel aspect de l’abandon. Pourtant, la vie grouillait.
“ Alors, tu t’amènes ? “
Rémy s’impatientait alors que les deux autres s’engageait déjà dans le couloir d’un immeuble aux fenêtres murées. Je m’y engageais à mon tour. La porte d’entrée était à moitié sortie de ses gongs, les boîtes aux lettres pendaient lamentablement. Les peintures n’étaient plus que d’anciens souvenirs et l’escalier me provoqua un frisson lorsque j’y posais mon pied. J’eus l’impression qu’à tout moment, j’allais passer à travers. Heureusement, au premier étage, une porte ouverte m’indiqua qu’ici était le lieu du rendez-vous.
“ Fais pas gaffe au mec “ - me prévint Rémy avant que nous entrions. Il a voulu que son chien lui ressemble et lui a cassé la patte. Lui demande rien sur son cleb, il est chatouilleux. “
“ Ca marche. “ - lui répondis-je.
Aïcha et Stéphane étaient déjà assis sur des chaises ou ce qui y ressemblaient. Le squatt était d’une seule pièce, si c’était cela le squat, avec un lavabo collé à un mur. Lavabo plutôt crado qui n’avait sans doute jamais vu d’éponge depuis qu’il avait dû être installé. Une fenêtre murée sur laquelle, un mec inventif avait dessiné des barreaux complétait le tableau. Un type était assis sur un matelas, un drôle de type avec à ses pieds un drôle de chiens. Lui, maghrébin, sans aucun doute, le crâne rasé, visage osseux, la jambe droite coincé dans une attelle. Le chien, lui, le corps complètement rasé sauf la tête, la patte droite, également prise dans une attelle. Tout les deux d’une maigreur à se demander comment ils pouvaient se sentir encore vivants. Discrètement, je me suis pincé, juste pour voir si j’étais encore dans le réel. Manque de pot, j’y étais.
“Hihihihi, alors ma Aïcha, tu aimes toujours ton Rachid ? Hihihihi, tu l’oublies pas, hein, ton Rachid. T’aimes toujours sa grosse bitte, hein, ma belle ? Hihihihi ! “
En disant cela, il passait lourdement sa main sur le corps de son chien. Au bout de la phrase, il lui tordit méchamment la peau. Le chien glapit douloureusement.
Manifestement, tout le monde connaissait bien Rachid. Personne ne réagit à ses paroles odieuses.
“ Tu viens voir ton trésor pour une petite gâterie, ma chérie, c’est ça ? Hihihihi ! J’en ai, tu sais. Mais d’abord, tu sais ce qu’il va falloir me faire. “ - en disant cela, il commença à déboutonner sa braguette et sortit son sexe en érection.
Mais, mais qu’est-ce qui se passait là ? Qu’est-ce qu’il foutait ce con et qu’est-ce qu’Aïcha venait faire dans ce truc sordide ? Mais, elle, sans se démonter, se mit à genoux devant lui et lui avala le sexe tout d’un bloc.
Ah, c’est plus que je ne pouvais supporter, je me mis debout d’un mouvement, prêt à me précipiter sur le sale porc. Mais le son d’une lame de couteau qui s’ouvrait, la vue de ce même couteau dans la main de Stéphane, la vue d’un cutter dans la main de Rémy me fit me rasseoir, cette fois-ci beaucoup plus calmement. Je détournais la tête pour ne pas avoir à assister à cela. J’entendis les hihihihi de l’abruti jusqu’à un soupir bestial marquant la fin de l’opération. Je me retournais pour regarder Aïcha, cette salope, se léchait littéralement les babines, elle avait avalé son sperme. Mais, non, ouf, d’un jet, elle le recracha dans un coin de la pièce.
“ Hihihihi, c’était bon ma chérie. T’es toujours une bonne pute. T’es clients doivent être contents. “
Là, je l’aurais tué, mais les autres n’avaient pas quitté leurs piques boeufs. Je me contentais d’avaler ma salive. Aïcha s’était rassise et comme nous trois attendait.
“ Maintenant, il va falloir me donner des sous, hein ma chérie, hihihihi ! “
Elle se retourna vers moi, et comme une ritournelle habituelle, me réclama 40 euros. Pourquoi à moi, alors que cette pute s’était fait des clients. Je sortis les 40 réclamés en les détachant des 80 que j’avais retiré.
“ Merci, mon trésor. “ - me cracha l’autre taré, en me souriant de son sourire édenté et en me soufflant son haleine fétide à la figure lorsque je lui tendis le billet. Son rire stupide toujours à la bouche, mais son regard me jaugeait, froid comme la peau d’un serpent. Il me fit un clin d’oeil de crapaud, j’en eus froid dans le dos.
Je me rassis sans rien dire, le regardant farfouiller sous un oreiller crasseux. Il en sortit un petit tas rond, d’une couleur marron et un doseur de pastis.
“ Jolie galette, jolie galette, hihihihi. “
A la vue de la galette, le couteau et le cutter disparurent par enchantement et furent remplacés également par des doseurs de pastis. Chacun avait le sien, sauf moi. Ils s’en aperçurent immédiatement et me regardèrent comme si je débarquais de la lune.
“ T’en fais pas mon chéri, j’te passerais le mien. “ - affirme Aïcha. De toute façon, je ne savais pas à quoi, ça servait. Je regarderais et je ferais pareil.
C’est Aïcha qui s’est emparé de la galette, personne n’a rien dit et c’est moi qui ai payé, mais je n’ose rien dire. Contre eux tous, je ne suis pas de taille. Elle prend son cutter et commence à détacher de petits bouts qu’elle tend à chacun. Je suppose qu’il s’agit des fameux cailloux. Elle m’en donne un aussi.
Brusquement, ils deviennent tous fébriles et introduisent le cailloux à l’intérieur du tuyau du doseur. Dans chaque main, un briquet apparaît. Ils élèvent les doseurs à leurs bouches, chauffent le coude où repose le caillou sur un filtre, aspirent brutalement. J’entends même l’explosion que fait l’effet de la drogue dans leurs têtes. Un grand “ Boum ! “
Les briquets semblent un moment comme suspendus dans l’air, puis lentement les mains s’abaissent, mais les regards eux, sont perdus dans un univers lointain sans frontières. Les doseurs à leur tour s’abaissent, mais les regards restent perdus.
“ Ouah, c’est fort ! “ - éructe Stéphane.
“ De la bonne came ! “ - confirma Rémy.
“ A ton tour mon chéri. “ - et s’approchant de moi, Aïcha me tendit son doseur. S’agenouillant devant moi, elle posa sa main sur ma braguette. Allait-elle me sucer et surtout est-ce que moi j’allais accepter cela après ce qu’elle avait fait. Avec un sourire, elle rajouta “ Il a été jaloux ce chouchou ! “
Sa main s’appuya plus lourdement, je me sentais bander, et je me demandais en même temps, pourquoi elle se moquait de moi. “ Vas-y mon loup, fume ! “
Un instant, le souvenir du début de la soirée me revint, c’était pas vraiment prévu que je fume vraiment cette merde, mais, là, vraiment, à part me casser en courant, j’allais devoir y passer. J’espère que je n’allais pas trop abîmer ma petite gueule.
Elle introduisit le caillou dans le tuyau, me le tendit pour que je me l’installe à la bouche. “ Attends. “ - me dit-elle, laisse le bien chauffer avant d’aspirer. J’attendis, le truc devenait vraiment trop chaud, je ressentis une brûlure sur les lèvres, j’entendis “ Vas-y ! “
Et j’aspirais.
Je sentis la chaleur me pénétrer les poumons, la chaleur et après, plus rien. Si, tout à coup, un grand flash, un immense flash. Je ferme les yeux. Ca a été comme une lumière intense dans mon cerveau, la certitude d’être la lumière, la certitude d’être, oui, c’est cela, la certitude d’être. Comme Dieu. Oh, quelle immense impression, quelle sublime respiration, d’être, d’être le maître de la vie. C’est bon, c’est vraiment bon. Oh, encore, je veux vivre cela encore !
Je rouvre les yeux, Aïcha est encore agenouillé à mes pieds. “ C’est la première fois que tu cracks, mon petit canard. “
Je respirais profondément pour me resituer. Ils me regardaient tous en rigolant.
“ Hihihihi, tu vas aimer, mon trésor, tu vas aimer, hihihihi. “
Je ne répondis pas au taré de service, trop choqué, trop émerveillé, surtout trop émerveillé.
Le taré se mit debout, son chien en fit de même aussitôt. Il me montra du doigt, le secouant tout en continuant à ricaner.
“ Hihihihi, j’te jures mon frère, tu vas aimer, et même ta mère, tu seras prêt à l’égorger. “
Et il se rassoit, le clebs en fait de même, tout content de sa connerie. Mais moi, je peux plus réfléchir. Il faut que je revive ça. Je coulais un regard implorant vers Aïcha, sa main n’excitait plus rien en moi. Mon sexe était comme mort, comme un morceau de bois mort. Je ne pouvais pour le moment même plus réfléchir
“ Encore, s’il te plaît ! “
“ Attends, je vais te préparer ça, mon petit canard, et après, et après “ - sa voix se fit lourdement langoureuse - “ mon canard, ta poupée sera à toi. “
Qu’est-ce qu’elle me fait, c’est pas elle que je veux. Je m’en fous d’elle. C’est le produit que je veux, le produit, c’est tout. Elle, je l’emmerde !
Après avoir réparti les cailloux, tiré de ma galette, elle introduisit le mien dans son doseur. Je le plaçais fébrilement dans la bouche et attendis. A nouveau, je ressentis la brûlure sur mes lèvres, la brûlure et le plaisir, immense, immense que tout, tout était sous contrôle et que j’étais plus qu’un gagnant, un créateur, un créateur d’univers. C’était vraiment bon. Je rouvris les yeux. Tous les autres gardaient les yeux fermés. Aïcha avait regagné sa place et tirait sur son doseur. J’attendis, le premier à reprendre la barre, ce fut le taré. Cette fois, il plongea le bras sous son lit. Alors que les autres le regardaient d’un oeil glauque, il sortit un pack de 8/6.
Il en distribua à chacun d’entre-nous. Je n’étais plus vraiment en état de réfléchir. Je quittais ma chaise pour m’asseoir en lotus sur le sol crasseux. Je ne m’occupais plus de personne en sirotant ma bière. J’étais vraiment dans les vapes à tenter de rattraper des brides de l’incommensurable sensation que j’avais ressenti.
Les autres parlaient entre eux, je ne captais pas vraiment ce qu’ils disaient. L’habitude sûrement. Ma bière finit, une autre se retrouva comme par miracle dans ma main. Je me sentais partir, sans que les formes autour de moi ne perdent de leur netteté. Un moment, je me souviens avoir refumé du crack et ressenti encore ce flash comme une gifle de luminosité où je ressentais un bien être si intense, mais si court aussi. Le retrouver me faisait en réclamer encore et encore, juste pour un flash de quelques secondes à peine.
“ Hihihihi, regarde ton petit poulet, mon trésor, il a vu la lumière du crack. J’te le dis mon frère, t’es accro, comme nous mon petit poulet. Le crack, c’est notre maître à tous, à tous, mon petit poulet. “
Je regardais le taré, mais il ne me paraissait plus aussi taré, ni lui, ni son chien. Au contraire, il me paraissait tout ce qu’il y avait de plus normal. C’est ma vie avant le caillou qui me paraissait fade et anormale. Grâce à Aïcha, mon coeur, j’avais enfin trouvé ma voie et ma tendre amie sera mon paradis.
“ Aïcha, “ - dis-je - “ je t’aime ! “
Un grand éclat de rire général accueillit ma déclaration. Quand le taré se mit à rire, son chien se mit à japper, un vrai duo, ces deux-là. Mais, qu’est-ce qui pouvait bien les faire rire, et pourquoi, elle, riait aussi avec eux.
“ J’ai dis une connerie ? “ - énonçais-je tout à trac, prêt à me fâcher méchant.
“ T’inquiète, “ - répondis Stéphane - “ Aïcha, c’est comme vouloir chevaucher un cheval fou. “
“ Ta gueule, teubé ! “ - lui susurra-t-elle avec un sourire.
“ Tu vois, ça confirme ! “
Aïcha se prit les seins et les soupesa en me regardant : “ C’est ça que tu veux, mon bichon. Viens toucher, viens ! “
Je me levais difficilement pour m’approcher d’elle. Elle restait là, les seins offerts. J’approchais mes mains, elles tremblaient. Ma gorge était sèche, je déglutis difficilement et j’eus l’impression que tous les autres m’entendaient. Je les touchais, les palpais, les écrasait. Je me sentais bander, j’étais prêt à la prendre là tout de suite, les autres, je n’en avais que faire.
Brutalement, une douleur me vrilla le bas-ventre. Je tombais à genoux, cette salope m’avait tordu le sexe à me le bousiller. Je me mis à râler tellement j’avais mal. Un autre éclat de rire général salua le fait d’arme de cette salope.
“ Alors, mon bichon, c’était pas bon ? Tu me prends vraiment pour une pute, sale connard ! “
Stéphane qui était à côté, m’envoya bouler d’un coup de pied. Mes paupières se fermèrent sous l’effet de la douleur, je me dis que ça allait être le massacre et que le massacré, ça allait être moi. Du coup, j’en oubliais les plaisirs qu’avaient pu me procurer la fréquentation du crack.
“ Attaque Kiki. “ - je reconnus la voix du taré et je sentis des crocs s’enfoncer dans ma jambe. Il envoyait le fauve à l’hallali.
“ Arrête, Rachid ! “
La voix d’Aïcha claqua comme la lanière d’un fouet.
“ Hihihihi, ma chérie, tu veux pas que ton trésor s’amuse ? “
“ Non, laisse-le. Y’a pas besoin de le massacrer. “
“ Kiki, au pied, mon trésor ! “
La pression des dents se relâcha, la douleur s’atténuant, j’essayais de réfléchir à ma situation. Manifestement, j’étais tombé sur une bande de branques, graves de graves.
“ Allez faire un tour ! “
L’ordre jaillit. Tous se levèrent sans discuter et quittèrent la pièce, même le chien du taré. Finalement Aïcha était une femme de beaucoup d’influence. Une maîtresse femme !
“ Tu peux te relever maintenant, ils sont tous partis ! “
Comment savait-elle que j’avais récupéré, c’était peut-être le moment de tirer ma révérence. Mais comme si, elle avait deviné ma pensée, elle reprit : “ t'inquiète pas pour eux, ils sont devant à la porte avec des bedos. “
Je rouvris les yeux et, le spectacle me coupa le souffle. Elle était assise sur le lit, nue, à part sa petite culotte. Ses seins lourds me donnèrent le tournis, mais mon sexe resta malgré tout recroquevillé, n’ayant pas encore oublié la douleur qui l’avait frappé.
“ Approche, viens goûter à ta récompense. “
De quelle récompense, elle parlait. A part m’être fait ratatiner le zizi, je ne voyais pas de quoi elle voulait parler. Courageusement, je m’approchais d’elle, jusqu’à ce que mon jeans vienne à frôler son visage. Normalement, une telle vision eut suffi à me faire grimper au plafond, mais là, le p’tit jésus, il avait beau essayer de s’affoler, il n’arrivait même pas à se motiver. Elle me l’avait cassé en deux, voilà ce qu’elle avait fait.
Quand, elle commença à me débraguetter, l'affolement me gagna. Comment, allait-elle réagir lorsqu’elle s’apercevrait qu’elle n’aurait rien à croquer. Dans une inspiration éperdue, j’eus le réflexe de lui crier : “ J’ai pas de capote ! “
“ C’est pas grave mon loup. “ - et elle fit tomber mon pantalon, il ne me restait plus que mon slip comme dernier rempart et manifestement dessous, il n’y avait aucune réaction. L’angoisse me submergea.
D’un coup sec, elle le rabaissa. Le zoiseau était tout mou, tout mou, la panique fondit sur moi.
“ C’est rien mon ange, je vais arranger tout ça. “ - et elle me goba dans sa bouche. Elle me larda pas de coups de couteau, non, elle me goba tout simplement. La paix du monde, cette fois-ci, descendit sur moi.
Sa fellation n’ayant pas été un franc succès, Aïcha me déshabilla complètement et enleva également sa culotte avant de m’allonger sur le lit. Elle m’enjamba et se mit à se caresser sur tous le corps d’une manière lascive, se prenant les seins à pleine main et les frottant contre mon visage. Finalement, à force d’efforts désespérés, ses efforts furent couronnés de succès et mon zoiseau se mit à grimper en direction de son vagin. Aussitôt, elle s’empala dessus et commença à gigoter son cul à mesure, puis de plus en plus vite.
La jouissance vint comme un raz de marée. Je l’entendis crier et au moment où à mon tour j’allais jouir, elle me balança une gifle à me briser la mâchoire. J’en restais tétanisé, mon jus, lui, resta bloquer net dans le zoiseau, son cri continua en crescendo dans l’aigu, accompagnant un gigotement de plus en plus incontrôlable. Une deuxième gifle m'atterrit dessus alors que mon jus reprenait son cheminement habituel, cette fois, ma jouissance bloqua net, définitif.
Elle, par contre ralentit son rythme en râlant de plus en plus doucement pour finir par poser sa poitrine contre la mienne et sa tête près de la mienne. Ayant récupéré mes esprits, jeprofitais de son état de léthargie pour lui malaxer les fesses et à m’agiter dans sa chatte. La forme revenue, fallait que je profite pour tirer mon coup. Mais à ma grande déception Aïcha se releva avant que j’arrive à terme, s’arracha à moi et se mit debout. Déçu, je pris mon sexe dans ma main et essayais de m’achever en la regardant.
“ Arrête et range ton flingue ! “ - Et elle me donna une autre gifle sur le sexe qui me calma net et la douleur le ramena à portion congrue. Elle s’étira avant de prendre dans son sac des mouchoirs en papiers pour s’essuyer. Elle n’alla pas se laver au robinet qui sans doute ne marchait pas et se rhabilla aussi sec. Ensuite, elle fouilla mes fringues et me piqua les quarante euros qui me restait.
“ T’as de la chance, normalement c’est cinquante. Allez, bouges-toi ! “
Mon dieu, quel romantisme. Tire qu’un coup devait être son surnom, sauf que son corps quand il bougeait conservait une féminité troublante qu’elle n’avait pas, la sale truie.
Une fois habillée, elle ouvrit la porte “ Eh, ramenez-vous ! “ Sa gueulante aurait réveillé un mort, une vraie voix de poissonnière, elle avait ma douce princesse.
Je me grouillais de me resaper avant l’arrivée des artistes. Aïcha me balança une cannette de bière et si je n’avais pas eu fait du rugby dans ma prime jeunesse, elle m’aurait défoncé le thorax. Décidément, ce n’était pas une sinécure cette nana.
Quand les autres relous débarquèrent, je finissais de reboutonner mon pantalon. Le taré et son chien, en avant-garde, reprirent aussitôt leur place habituelle. Aïcha s’était assise à sa place, les jambes croisées, éclusant sa 8/6.
“ Hihihihi, t’as tiré un bon coup, ma chérie. Le petit trésor a été à la hauteur ? “
“ Occupes-toi de ton cul ! “
Je me réfugiais contre le mur, m’agrippant à ma bière comme un désespéré. Maintenant, qu’allaient-ils me faire ? “
Stéphane fit tourner un bédo. Le brouillard me gagna à nouveau la tête. Je ressentis une envie de gerber. Une interrogation me vint à l’esprit, mais pourquoi Rémy ne parlait jamais, était-ce lui qui allait être chargé de me finir ? Je lui jetais un regard de côté, les yeux fixés au mur, il ne semblait s’occuper de personnes. A ses pieds, les deux packs de 8/6 qu’ils avaient ramené. Donc, elle m’avait menti, ils n’étaient pas restés à la porte de l’immeuble pour m’empêcher de partir. Je m’étais encore fait avoir par cette maudite, mais si bellissima sorcière.
La sorcière en question, alors que nous finissions le bédo, découpait de la galette. “ Hihihihi. “ - fit le taré en réceptionnant son caillou. “ Super ! “ - articula Stéphane. Rémy ne dit rien pour ajouter à l’originalité de la conversation.
Chacun s’arma de son doseur et alluma son briquet. Une grande aspiration fut suivie de petites respirations saccadées auquel succéda le silence des allumés de la planète.
“ Ouah ! “ - fit Stéphane.
“ Super ! “ - dit Rémy.
“ Mon dieu ! “ - soupira Aïcha.
Et moi, pensais-je. Est-ce que ma princesse allait penser à moi. Je la regardais avec une envie de pleurer. Mon coeur battait à grand coup dans ma poitrine. Est-ce qu’elle allait m’oublier, moi le coeur de sa vie. Est-ce qu’elle en avait gardé un pour moi puisqu’elle en avait donné à tout le monde. Pour contrer le sort, je bus d’un trait ce qui me restait de bière et tirait jusqu’au bout sur ce qu’il restait du joint. Je dus fermer les yeux pour contrôler un vertige. Une pression prolongée sur ma cuisse finit par m’en sortir. Je rouvris les yeux pour découvrir Aïcha à genoux qui me tendait son doseur.
“ A ton tour, mon petit coeur. “
Des larmes me montèrent aux yeux, finalement, elle m’aimait, elle m’aimait d’amour. Autrement pourquoi m’aurait-elle gardé un caillou. Je pris le doseur fébrilement pour le porter à ma bouche. Une légère douleur aux lèvres me rappela que je m’étais brûlé précédemment. Mais qu’importe la douleur, l’envie était là, trop puissante, trop......Elle alluma le briquet, j’attendis son “ vas-y “ et j’aspirais de tous mes poumons, mes poumons qui furent aspirés dans le doseur.
Le flash, le flash dans ma tête, dans mon corps, dans toutes les fibres de ce corps. La puissance en moi, en une unique flamme qui dévore tout, tout, même l’âme.
Je rouvris les yeux à nouveau, elle était toujours là, devant moi et, elle souriait. Un vrai sourire, plein d’affection, ma chérie, je t’aime, je t’aime si fort - criais-je dans ma tête. Et des larmes me coulèrent sur le visage.
“ T’as un scorpion dans le slibard ? “ - me demanda Stéphane prévenant;
Quel con ce mec, alors que mon amour me jaillissait littéralement des yeux. Comment pouvait-on ne pas comprendre la douleur d’un homme à terre, comment ne pouvait-on ne pas comprendre l’immensité de l’amour lorsqu’on le rencontrait ? Il avait de la chance d’avoir des gros muscles, autrement je l’aurais rétamé comme une carpette.
“ Si t’es en mal d’amour, “ - reprit-il - “ J’peux donner de l’affection, moi, si tu veux. “ - il passa en disant cela une grosse langue rose sur ses grosses lèvres noires et il éclata d’un rire tonitruant.
Un horrible frisson de dégoût me démangea le corps. L’image dégoûtante de son corps sur le mien me provoqua une invasion de pustules qui me recouvrirent comme un linceul. En plus, il se leva, alla vers le lavabo, sortit son sexe et se mit à pisser dedans, sans que cela ne gène quiconque et surtout pas ma douce amie. Une fois son affaire terminée, il se rassit aussitôt remplacé par Rémy et après Rémy par le taré de service. Aïcha ne bronchait pas, regardant même les zizis en plaisantant sur leur mensuration. C’était vraiment dégoûtant. Et moi aussi, je commençais à avoir une envie pressante, mais je préférais m’abstenir quand le taré regagna sa place.
“ Bon, c’est pas tout ça, mais il ne reste plus rien de la galette et cet abruti “ - et là, elle me désigna nommément - “ n’a plus une tune sur lui. “
Ses paroles furent comme un couperet qui me cisaillèrent. Ils allaient me tuer maintenant. La certitude s’inscrivit en moi telle une dague de feu. Ils allaient me tuer et découper mon corps et le répartir dans des sacs poubelles avant de le balancer aux ordures. J’allais disparaître de l’humanité sans que personne ne s’en aperçoive et sans que personne ne s’en préoccupe jamais. Dans l’état où j’étais, il n’était même pas question de résistance, alors autant prendre l’initiative pour leur montrer que je n’étais ni teubé, ni lâche. Je me redressais pour me mettre sur les genoux, étendis mes bras en croix et les fixant tous les quatre, je leur hurlais avec haine : “ Allez-y, puisque c’est ça que vous voulez. Tuez-moi, tuez-moi ! “ - et j’attendis le coup fatal qui devait m’abattre. Tout ce que j’espérais, c’est qu’il ne vienne pas d’elle. Dans le doute, je fermais les yeux. Mais, rien ne vint. Finalement, las d’attendre, je me décidais à rouvrir les yeux. Ils étaient là, ils me regardaient tous, même le chien.
“ Tu flippes. “ - dans la bouche d’Aïcha, c’était plus un constat qu’une question.
“ Hihihih, bientôt le crack sera ta femme, la seule, hihihhi, pas vrai mon kiki. “
“ Ouaf, ouaf. “ - fut la réponse idiote de cet idiot de chien qui vint se coller, en remuant la queue, à son taré de maître.
“ Tiens, avale ça ! “
Qu’est-ce que c’était que ces pilules, deux en tout, du poison ? Oui, c’est cela, sûrement du poison. Ainsi, ils avaient décidé de m’empoissonner en me laissant mourir dans d’horribles souffrances.
“ Qu’est-ce que c’est ? “ - demandais-je d’une petite voix.
“ Du Rhohypnol, un calmant, ça va te faire passer ton flip. Allez avale ! “ - me dit-elle en me les tendant. Je regardais Rémy avec des yeux de noyés. Mais, il se contenta de me regarder sans rien dire, sans une ombre d’humanité dans les yeux. Alors, je me décidais, s’il me fallait mourir, alors c’était bien que cela soit de sa main. Une fois cela accepté, une grande plénitude m’envahit. Quelle plus grande preuve d’amour que celle-là, pouvais-je lui donner. Non, nul autre ne pouvait lui donner la preuve de l’immensité de mon amour. Je pris les pilules et les avalais. Je me mis à tousser, ça ne passait pas d’un coup. Je m’étouffais, l’asphyxie était proche.
“ Tiens, bois un coup ! “ - me dit-elle calmement. Tu aurais pu attendre quand même. En plus, elle me faisait des reproches.
Je pris la 8/6 et en vidais la moitié d’un coup. Autant aider le poison à agir le plus vite possible. Oui, c’est cela qu’il fasse son effet le plus vite possible.
“ Attends un peu, tu vas voir. “ - ajouta-t-elle.
Je m’accroupis sur mes mollets et attendis. Peu à peu une grande fatigue m’envahit. Le poison agit - me dis-je.
“ Bois encore, bois encore ! “ La voix me parvenait dans une brume, mais peu à peu l’effet de l’alcool me refit reprendre conscience ou en tout cas ce qui pouvait y ressembler. Je me levais et allais pisser à mon tour dans le lavabo. Mon jet fut si fort qu’il éclaboussa les murs autour. Aïcha se leva d’un bon en me traitant de sale con. Elle attendit, à l’abri, que j’eus fini et s’approchant de moi avec un sourire alors que je remballais, me balança une méchante droite dans la figure. Mon arcade éclata sous la force du coup et je me mis à pisser le sang. C’était un vrai cheval sauvage, ma Aïcha. Sûr, elle était dans l’attente de son dompteur et c’était moi qui devait assumer le rôle. Je me tins la tête penchée pour éviter que le sang inonde mes fringues.
Le chien du taré vint laper la flaque de sang qui s’étalait sur le sol. Au moins, avec lui y’avait pas besoin de serpillière.
Je sentis la grosse paluche de Stéphane me prendre par l’épaule. Il me prit la main et me donna une partie du drap du lit. Un truc dégueulasse à vous faire choper la gale. Le sang finit par se tarir et Aïcha me nettoya délicatement la plaie à la bière. Évidemment, ça m’a piqué un peu, mais sa main était si douce que je retins mes gémissements. Finalement, elle déchira un morceau du drap pour m’en faire un bandage.
“ Tututut, ma chérie, c’est mon drap. Avec quoi, je vais recouvrir mon corps, hihihihi. “ - remarqua le taré.
“ C’est bon, tu l’a trouvé dans la poubelle avec les affaires brûlées. “ et me tendant une bière, elle ajouta “ Il faut boire, si tu veux pas te prendre un mal de crâne. “
Le crâne effectivement commençait à me prendre la tête, sans respirer je me bus la totale de la cannette. Je me rendais compte ne plus avoir les pieds sur terre, l’esprit dans le camembert et ne pas tenir véritablement sur mes cannes.
“ Vas t’asseoir ! “ - m’ordonna Aïcha.
Je repartis dans mon coin avec l’impression d’avoir un bulldozer en train de me labourer le crâne. Et maintenant, qu’est-ce qu’on allait faire, former une bande et attaquer une banque puisque comme elle l’avait dit, je n’avais plus une tune.
“ Ma chérie a une idée, hein mon trésor ! Hihihihi ! “ - cette fois-ci le taré ne s’adressait pas à moi, mais à Stéphane. Ce qui ne parut pas lui plaire. “ La prochaine fois que tu m’appelles mon trésor, j’t’éclate ce qui te sert de citrouille. “ lui signala-t-il.
“ Hihihi, ma chérie, regarde ton trésor, il a la gueule bleu. “ - et en disant cela, il m’indiquait du doigt. Ouh, là, là, ça va mal, moi, j’ai la tête qui tourne sacrément. Je me regarde au cas où, mais ni mes bras, ni mes mains ne sont bleus. Il raconte quoi, ce dégénéré.
Aïcha me tend alors un petit miroir de poche, je regarde en ouvrant grand la bouche...toute bleue, mais d’un bleu de bleu. Mes yeux affolés parcourent la pièce à la vitesse de la lumière dans un va-et-vient incessant. J’ai la peste, l’idée s’impose aussitôt. J’ai attrapé la peste dans ce nid à rats. Aïcha profite de mon désarroi pour récupérer sa glace, sans doute pour que j’arrête de contempler le désastre de mon horrible condition.
J’entends Rémy qui crie “ Putain ! “, Stéphane qui hurle “ Mon dieu, ma mère ! “, le Taré qui beugle “ Allah, protège-moi, mon Allah, mon trésor. “ Et ça, sans un ricanement aucun, ce qui eut le don d’accentuer ma panique surtout que le chien y alla en se mettant à japper à la mort.
Complètement paniqué, je suppliais Aïcha, je m’accrochais à son cou, je mis même genoux à terre devant elle : “ Qu’est-ce qui m’arrive Aïcha mon coeur, qu’est-ce qui m’arrive ? Aide-moi, je t’en supplie, aide-moi ! “
La taré dit : “ Hihihihi, l'antidote, mon couillon, hihihihi, c’est l’antidote qu’il faut. “
Mais de quoi me parlait-il, de quel antidote s’agissait-il et de quelle maladie sinistre j’étais atteint.
“ Ouais, mais, on n’a pas de fric. “ - intervint sinistre Stéphane.
“ C’est vrai ça, on n’a pas un flèche. “ - insista Rémy.
“ Et moi, je dois tout donner à mon homme, sinon il me frappera. “ - me condamna Aïcha.
La rage me gagna, cet instinct de révolte qui n’accepte jamais le sort.
“ Putain, mais qu’est-ce que je vais faire moi, c’est mortel ce truc ? “
Tous baissèrent la tête, même le chien qui jusqu’à présent n’avait fait que me mater d’un air apitoyé. Mauvais signe. Et tout à coup, une immense envie de vivre me saisit, une envie comme on en a qu’une seule dans sa vie.
“ Je veux vivre ! “ - leur hurlais-je et en désignant Aïcha de mon poing serré - “ C’est toi salope qui m’a empoissonné. “ - Je le jure sur la tête de sa mère, je l’aurais tué sur place cette nana même pas jolie et d’une vulgarité à gerber.
Stéphane vint immédiatement se placer entre nous pour me dire : “ Ta race, mec, tu la touches, j’te nique toi, ta mère et toute ta famille. “ Tout cela d’un ton calme qui finit par me persuader que tout était foutu, j’allais mourir. Je retombais à terre accroupi, le désespoir me suintait par les pores des doigts de pieds.
“ Ma mère, il faut prévenir ma mère. “ - murmurais-je.
“ Hihihihi, tu pleures. Petit trésor, toujours moyen, hihihihihi ! “
Qu’est-ce qu’il me racontait ce taré. Un espoir fou, m’envahit : “ Aïcha, repasse-moi ton miroir, s’il te plaît ? “
Je me regarde à nouveau, ma gueule n’a pas bougé, elle est toujours d’un bleu océan. D’un bleu qui s’est accentué à mon avis. J’ai une trouille d’enfer. Rémy me tend une bière que je saisis d’un geste automatique et d’un geste tout aussi machinal, j’en écluse la moitié. Je n’en sens plus l’amertume, ni l’alcool. Une preuve de plus de l’inéluctable.
Tous continuent à me regarder d’un air attristé et moi j’adopte l’air accablé du chien battu. Et brusquement, le mot du taré me revient “ toujours moyen “. Le chef étant Aïcha, je m’adresse directement à elle : “ Qu’est-ce qu’il voulait dire, par toujours moyen “ - lui demandais-je en désignant le taré.
“ Ah, mon chéri d’amour. C’est même pas la peine d’y penser parce qu’il faut du fric et des tunes, on en a pas. “
Ils allaient quand même pas me laisser crever pour une histoire de fric. L’hôpital mais bien sûr l’hôpital, j’aurais dû y penser tout de suite. Comme propulsé par un ressort, je me levais. Un vertige me prit, nom de dieu, je suis carrément naze de broc. Les chichons, le crack, l’alcool, plus la merde que je venais bêtement d’avaler, tout ça mélangé ne me permettait plus d’aligner une idée derrière l’autre. Je me mis à tituber dans tous les sens. Aïcha me rattrapa avant que je tombe et m’installa sur sa chaise. Elle se pencha sur moi pour me murmurer “ Y’a un moyen, j’te promets, mais il faut du fric. A l’hosto, ils vont mettre trop de temps. Est-ce qu’il te reste un peu de fric ? “ - son visage était vraiment trop près, mais il n’y avait plus l’attirance. Seulement, j’arrivais plus à réfléchir, ma tête continuait à tourner. “ Bois ! “ - me dit-elle - “ Bois ! “
Cette fois-ci, ce n’était plus de la bière, ça piquait peu, mais ça piquait.
“ C’est quoi ? “ - ma langue était pâteuse, difficile à manipuler. Tout ce que je réussis à articuler fut “ Encore un peu à la banque. “
“ Bon, voilà; “ - dit Stéphane - “ On va négocier pour pas cher et tu auras ton antidote. Ca roule ma poule. Faut pas t’inquiéter. “
“ Hihihihi, on y va Kiki, allez debout ! “
Le taré se lève, suivi de son chien. Tout le monde suit le mouvement. Je ne sais plus vraiment où je suis, j’ai l’impression qu’on me traîne plutôt que de contrôler mes mouvements. Mais pourtant, je sens une force monter en moi, la certitude de pouvoir, mais avant régler cette histoire d’empoisonnement.
A nouveau, nous réintégrons la voiture. Cette fois-ci, on est serré, serré avec l’autre taré. Il tente de me mettre son clebs sur les genoux, mais je l’envois bouler sans que personne ne relève. De plus en plus, je me sens sûr de moi, tout malaise avait disparu. La force était en moi.
Boulevard de la Chapelle, Stéphane s’arrête au niveau de la poste où je descends en compagnie de Rémy pour sortir le fric qu’il me restait. Malheureusement, Aïcha déclara que ce n’était pas suffisant 150 euro, elle trouvait pas ça suffisant. On s’arracha jusqu’à la place Clichy. Là, elle me dit que la seule solution c’était de tirer le sac d’une meuf ou de braquer un bourgeois. Autrement, il serait trop tard pour moi de toute façon.
Normalement, jamais une telle idée ne me serait venue à l’esprit. Mais la peur me tenaillait et bizarrement, je m’en sentais capable sans problème. Justement devant le cinéma, une file d’attente s’allongeait.
“ Pas de problème. “ - lui confirmais-je - “ Arrêtes-toi au niveau du cinéma, je vais me faire une grognasse dans la file d’attente. Ca va être vite fait. “
“ Bois encore un coup. “ - me dit-elle en me tendant une canette - “ et prend ça “ - ajouta-t-elle en me tendant un cutter - “ Tu lui mets ça sous le nez et son sac, elle le lâche. “
J’éclusais d’un seul coup et je sortis.
Stéphane s’était garé de l’autre côté de la rue, un peu plus haut que le cinéma. Je traversais et m’approchais de la file d’attente. Je m’arrêtais pour choisir ma victime, une jeune femme me paraissait seule. L’avantage, c’est qu’une petite gamine l’accompagnait. Elle n’aurait donc pas le temps de me courir après, les hurlements de sa fille l’en dissuaderait. Après, Stéphane devait me récupérer plus bas dans la rue Des Dames.
L’enfant riait avec sa mère, devant elle et derrière des gens pépères. Pas le genre à se prendre le chou en se mêlant d’une histoire zarbi avec le risque de se prendre un coup de couteau.
Allez, j’y vais, je fonce. D’un coup, je suis parti, le cutter, lame ouverte à la main. J’arrive comme un fou devant la nana. En lui collant le cutter sur la figure, je hurle : “ Ton sac, putain, vite. “ - tout en tentant de lui arracher de l’autre main.
Manque de pot, cette connasse s’y accroche en hurlant et moi, toujours en hurlant le cutter à la main alors que la nana tombe presque par terre et que je la soutiens de ma main qui la tire.
Tout le monde s’est écarté et forme un cercle serré tout autour. Elle, elle hurle : “ Au secours, au secours”. La petite fille hurle : “ Maman, maman. “ Moi aussi, je hurle :
“ Salope, sale pute. “
D’autres hurlements autour. La colère et la haine me monte d’un coup. Au moment où je lève la main pour la balafrer, je me reçois un coup violent dans le dos. Sous la force du coup, je lâche le cutter. Je me retourne d’un coup pour me retrouver face à deux vigiles, chacun une matraque et une bombe lacrymogène à la main.
D’un coup, je comprends la situation. C’est foutu, faut que je me tire, vite, vite, vite. Je me précipite sur la foule pour la traverser, décidé à bousculer tout le monde. Un autre coup me fait tomber sur les genoux au moment où justement j’allais réussir. Avant de tomber, j’ai le temps de voir passer la voiture de Stéphane. Aucun des passagers ne me regarde. J’ai le temps de penser, c’est foutu pour l’antidote. Après, plus rien, je tombe dans les pommes.
Maintenant que plusieurs mois se sont passés, je peux raconter ce qui après m’est advenu. Je me suis réveillé chez les flics. Aussitôt, je leur ai montré la couleur de ma bouche et je leur ai supplié qu’ils m’aident à trouver l’antidote.
Ils m’ont regardés et se sont mis à s’esclaffer, morts de rire. Il y en a un qui après s’être calmé m’a balancé une gifle avant de me demander si je me foutais de lui.
J’avais les menottes attachées derrière la chaise, je ne pouvais pas bouger. Je leur demandais pourquoi j’étais là.
Un flic un peu bedonnant m’expliqua : Évidemment, monsieur a oublié, normal quand on se prend du rhoypnol et de l’alcool. Mais, on se ferait un plaisir de lui expliquer. Monsieur avait agressé une mère de famille un cutter à la main, bousculé méchamment sa petite fille ainsi que plusieurs personnes. Tout ça pour piquer un sac à main pour se payer sa petite dose quotidienne. Résultat, monsieur se retrouvait chez les stups qui allaient se faire un plaisir de lui expliquer ce qui allait lui arriver.
Et qu’il arrête le monsieur de nous bassiner avec une antidote pour le rhoypnol puisqu’il savait que ce fameux poison se trouvait en pharmacie sur ordonnance d’un docteur et que ça rendait la gueule bleu. Non seulement, ça rendait la gueule bleu, mais ça faisait faire des conneries que l’on ne ferait pas en temps normal.
Donc, monsieur allait tout simplement faire un petit séjour en prison pour se mettre au vert, et voilà. En tout cas, il avait dû être un gros malin puisqu’il ne s’était jamais fait péchou jusqu’à présent. Mais, maintenant qu’on le connaissait, on allait le surveiller le petit monsieur. A bon entendeur salut !
Six mois de prison, voilà ce que j’ai gagné. Trois mois pendant lesquels je me suis tellement ennuyé que j’ai suivi les conseils d’un co-détenu, j’ai été demandé du subitex au docteur de la prison. Le subitex étant un produit de substitution pour les accro à l’héroïne, il m’a permis de passer plus vite les trois mois.
Aujourd’hui, cela fait deux mois que je suis sorti. Évidemment, j’ai perdu mon RMI, mon logement. Je suis suivi par une association pour sortant de prison qui m’accorde des nuitées hôtelières si je finalise les démarches pour lesquelles je me suis engagé.
D’autre part, je fréquente une association pour toxicomanes où je lave mes affaires et où je prends ma douche et où également j’ai un suivi psy. Les éducs m’aident pour les démarches, retrouver mon RMI, chercher un boulot, me sentir bien à nouveau. Dans l’association, je rencontre quelques crakers et des fois, j’ai des envies qui me reviennent tellement a été forte l’impression de puissance inouïe que j’ai ressenti ce jour-là. Mais, j’ai traversé l’enfer, et je crois que j’ai largement donné. Alors, je dis merci et à bon entendeur salut !
FIN
LE COUSIN DU PETIT PRINCE
Je m’appelle Fernand Reynaud, Reynaud, c’est le nom de ma mère. Mon père, nous ne l’avons pas vraiment connus mes frères et moi. Un jour, quand nous étions encore gamins, il est parti et on ne l’a plus revu. D’après notre mère, c’est à cause du chômage que tout cela est arrivé. Avant, à l’époque où elle l’a rencontré, il travaillait dans une usine d’assemblage de voitures. Un soir, c’était une veille d’élection, il lui a été annoncé qu’il était licencié. Après, il n’a plus retrouvé de travail. Il faut dire que dans son usine, il était employé à l’entretien et les agents d’entretien, ça court les rues. Ma mère a tenu le coup en faisant des ménages à droite et à gauche. Les fins de mois étaient difficiles malgré les aides sociales. Souvent, nous allions chercher des colis alimentaires à la mairie ou aux restaurants du coeur. La plupart de nos vêtements venaient du Secours Catholique. La mère, elle, était tout le temps occupée, mais le père, lui, il est parti à la dérive au bout de deux ans. D’abord, il a commencé à boire un peu, puis de plus en plus. Nous, les gosses, nous étions petits quand les bagarres à la maison sont devenues de plus en plus fréquentes et violentes. A un moment, il s’est mis à lui voler l’argent des allocations familiales et il lui donnait même des coups pour l’obliger à dire où elle cachait l’argent. La mère n’avait pas encore de compte postal à ce moment là. C’est après seulement qu’elle s’en est fait ouvrir un sur les conseils d’une assistante sociale.
Nous les gosses, nous étions trop petits pour comprendre et encore je ne sais pas si cela nous aurait servi à grand chose. A l’époque j’avais dix ans et lorsque mon père n’arrivait pas malgré les coups à faire avouer à la mère où étaient les sous, il s’en prenait à nous. Alors, elle finissait par lui dire.
Un jour la police est venu le chercher pour le mettre en prison, il avait tellement tapé sur la mère qu’elle ne bougeait plus par terre. Lui, il s’est sauvé et les voisins nous ont trouvé autour d’elle qui ne bougeait pas. Avec mes frères, nous sommes partis à la DDASS jusqu’à ce que notre mère vienne nous rechercher. Il s’est passé quand même du temps avant, au moins trois ans.
Lorsque nous sommes revenus avec elle, elle faisait toujours des ménages, mais nous habitions plus le même quartier.
Le père, personne ne l’a plus revu et je dois dire que, pour moi en tout cas, je ne le regrette pas. Notre mère, elle n’était pas bien riche, mais nous avons toujours eu à manger et de quoi nous habiller. A la maison, il n’y avait pas de téléphone parce que le téléphone ça coûte cher et des fois, l’EDF venait nous couper l’électricité.
L’école ne nous a pas aidé à nous en sortir. En vrai, elle nous a éjecté comme des malpropres, sauf mon petit frère qui a réussi à passer son BEPC et qui est maintenant aide soignant à l’hôpital de Bobigny.
Plus tard quand nous sommes devenus adolescents, nous sommes passés par l’armée pour le service. Mon autre frère s’est engagé dans les parachutistes. Il passe de temps en temps à Paris pour voir la mère. Personnellement, j’ai fait plein de petits boulots et encore plus de formations qui ne m’ont jamais rien apportés. A la fin, je croyais que les formations c’était juste pour nous occuper, pour pas qu’on soit inscrit au chômage. Le travail, il n’est pas fait pour nous. Il aurait fallu que l’état nous paie une vraie formation qui dure plusieurs années. Mais ça, c’est trop cher pour des gens comme nous. Ils n’ont pas besoin de nous les patrons et les autres. Ils veulent juste qu’on leur foute la paix.
Heureusement un jour j’ai trouvé le boulot où je suis encore, dans une agence de surveillance. Aujourd’hui, je suis agent de sécurité à la Tour Maine Montparnasse. J’ai été un peu partout avant d’arriver là, agent à Framatom, à Elf-Erap et d’autre encore. A la tour, mon secteur, c’est les deux derniers étages, le 55 et le 56. Lorsque vient l’heure de ma tournée, je vais donner des tours de clés dans les boîtiers de contrôle installés dans chaque pièce. Le moment que je préfère c’est lorsque j’arrive dans le restaurant et sur la terrasse. C’est vraiment beau la nuit et ça me réconcilie un peu avec mon travail. Il m’arrive de rester une demi-heure à regarder Paris illuminé de millions de lumières scintillantes. C’est si magique que je ne peux m’empêcher de rester dans la contemplation.
Un jour comme tous les autres alors que j’arrivais sur la terrasse, je fus surpris par une petite voix qui me dit.
“ Bonjour.”
Etonné, je me retournais. Un petit enfant d’à peu près cinq ans se tenait devant moi en me regardait. Il répéta une nouvelle fois.
“ Bonjour.”
Cette apparition me laissa d’abord sans réaction. Qu’est ce qu’un enfant de cet âge pouvait bien faire sur la terrasse de la tour à minuit passé. Il me regardait de ses grands yeux. Souriant, il répéta pour la troisième fois : “ Bonjour.” Ma première pensée fut de lui demander ce qu’il faisait là n’imaginant pas qu’il ait pu avoir été oublié par ses parents. Je m’agenouillais souriant moi aussi pour créer la confiance.
“ Bonjour, petit. Tu es tout seul ?”
Du regard, je fis le tour de la terrasse m’attendant à voir apparaître le père ou la mère s’étant laissé surprendre par la fermeture. Mais en même temps, je savais que cela ne tenait pas puisque mes collègues m’avaient précédé dans leurs tournées. Il me fit sentir qu’il ne comprenait pas. Je répétais ma question.
“ Tu es seul ici.”
“ Oui.”
“ Où sont tes parents ? “
Il continua de sourire, ses grands yeux verts fixés sur moi. Je désignais les lumières de la ville.
“ Où habites-tu ?”
Il leva le bras, désignant les étoiles.
“ Non, pas là-bas, là-bas “ lui dis-je en lui montrant les lumières de la ville.
“ Je te dis que c’est là-bas. “ me répondit-il en insistant.
Je lui pris la main.
“ Tu sais que tu ne peux pas rester là. Ta maman doit s’inquiéter.”
Il poussa un soupir comme si je l’agaçais
“ Tu ne veux pas t’asseoir un peu avec moi.” lui dis-je.
“ Tu es fatigué ? » m’interrogea-t-il, « Les grands sont toujours fatigués comme ça, chez toi ?»
Ce n’était pas une question, c’était une affirmation.
“ Je ne sais pas. Je te disais ça parce que j’avais envie de parler avec toi.”
“ Moi aussi, j’ai envie de parler avec toi, seulement tu poses toujours des questions.”
Je contemplais le gamin. La nuit était fraîche et il n’était vêtu que d’une espèce de tunique bleue fermée au col qui tombait sur un pantalon bouffant. Ses pieds étaient chaussés de babouches jaunes. Peut-être était-il d’origine arabe ?
« Tu n’as pas froid ? »
Il prit un air mutin et poussa un léger soupir.
« Tu vois, tu poses toujours des questions »
“ Excuse-moi. Mais tu sais, tu ne peux pas rester ici. Il faut que tu rentres chez toi. Tes parents doivent être inquiets maintenant.”
“ Pourquoi inquiets ?”
Il me fixait de ses grands yeux verts. Je ne savais pas quoi lui répondre, sa question me surprenait me laissant sans réponse.
“ Attends moi là. Je vais prévenir mes collègues et nous allons chercher tes parents. “
“ Tu t’en vas “ - me dit-il - “ Tu ne veux pas parler avec moi ? “
“ Mais si je veux parler avec toi, seulement je dois prévenir la police pour qu’elle vienne te chercher pour te ramener chez tes parents.”
Je le laissais pour me diriger vers le poste téléphonique placé à l’entrée de la terrasse. Au moment où j’allais décrocher le téléphone intérieur, je me dis que je ne connaissais même pas son nom. Je m’en retournais dans l’intention de lui demander mais je ne l’aperçus nul part. J’eus beau le chercher partout, il s’était comme qui dirait, volatilisé. Pourtant, il n’y avait nul endroit où il puit se cacher. Le seul endroit par lequel il aurait pu sortir était à côté du poste, donc je n’aurais pu manquer de le voir. Complètement stupéfait, je regardais même par dessus la rambarde. Je ne pouvais croire qu’un bout de chou comme ça aurait pu sauter. J’étais affolé. Qu’est ce que je pouvais faire.
Si je prévenais mes collègues, ils me prendraient pour un cinglé et je risquais de perdre mon travail. Inconsciemment, je levais la tête en contemplant les étoiles, sauf que les étoiles ne me donnèrent pas de réponse.
Je décidais de ne rien dire et de garder tout ça pour moi. J’en étais malade en m’imaginant les pires choses. Mais qui m’aurait cru.
Mes collègues remarquèrent à ma figure que je n’allais pas bien et me demandèrent si j’étais malade. Le temps de présence restant me parut une éternité. En sortant à six heures, je me précipitais dans une cabine téléphonique pour signaler au commissariat qu’un enfant était tombé de la tour. Les policiers envoyés sur le toit du troisième niveau pour vérifier la véracité de mon affirmation anonyme ne trouvèrent rien comme je pus le vérifier de l’endroit d’où je surveillais leurs déambulations.
Perplexe, je rentrais chez moi, une petite studette, tellement étroite qu’elle décourageait toute tentative de me mettre en ménage. Les conditions matérielles m’imposaient un célibat forcé et ma paie une vie de moine.
Pour moi, la journée fut éprouvante. Mon sommeil fut agité, entrecoupé par d’angoissantes images d’un gamin tombant du 56ème étage de la Tour. Le reste de la journée fut de la même eau et j’attendis impatiemment l’heure de me rendre au travail.
Arrivé à la Tour, je m’efforçais au calme en commençant ma tournée sans me presser, respectant le temps minuté, tournant mécaniquement les clés dans les boîtiers. Enfin, je parvins au restaurant dont je fis le tour tranquillement avant de m’approcher de la terrasse. Comme à mon habitude, en tout cas je voulais m’en persuader, j’allais contempler les mille feux projetés par la ville.
Il était là, l’enfant, assis en tailleur sur le carrelage comme si il avait été toujours là. Je m’en approchais sans réelle surprise comme si je m’étais attendu toute la journée à le retrouver à l’endroit où je l’avais quitté la veille.
“ Bonjour “ me dit-il en souriant.
“ Bonjour “ lui répondis-je en m’asseyant à ses côtés.
Pour dire quelque chose, pour renouer le contact, je regardais les étoiles.
“ C’est beau, là haut.”
“ Oui, c’est beau. C’est beau même de près. Mais toi, tu ne le sais pas.”
C’est vrai que la voie lactée était belle, plus belle que les lumières de la ville. Ce qui était bizarre c’est que je ne l’avais jamais contemplée, fasciné par la ville, cherchant à imaginer toutes les vies s’agitant dans ses espaces fermés.
“ C’est comment, chez toi.” lui demandais-je en entrant volontairement dans son rêve
Ma question ne le surprit pas. Il leva la tête vers les étoiles.
“ Chez moi, il n’y a que des arbres, des arbres partout. Tout est vert jusqu’à l’horizon.”
“ Mais vous avez bien des champs, des maisons, des villes, comme nous, non ?”
“ C’est quoi une ville ?”
Je le pris dans mes bras doucement et lui montrais d’un geste du bras toutes les lumières qui nous entouraient en contrebas.
“ C’est tout ça, tout ce qui existe autour de nous. Des bâtiments comme celui où nous nous trouvons, c’est ça une ville.”
Il eut une moue légèrement dégoûtée.
“ Alors, c’est pas beau une ville et en plus ça sent mauvais.”
“ Mais ton papa et ta maman, ils vivent bien quelque part ?”
“ Oui, ils vivent où ils en ont envie. Tu sais, ils se déplacent, je ne les vois pas souvent.”
“ Tu ne vis quand même pas tout seul, tu es trop petit pour ça.”
“ Non, ils sont toujours avec moi, partout où moi je vais. “
Même si je ne comprenais pas réellement ce qu’il voulait dire, je sentais que je ne devais pas brusquer le gamin. Il fallait que je gagne tout doucement sa confiance pour pouvoir l’emmener avec moi au bureau et prévenir la police.
“ Alors dis-moi, pourquoi ils ne sont pas avec toi aujourd’hui tes parents.”
Il me regarda comme moi je regarde les demeurés mentaux.
“ Mais ils sont là.”
Je fis exprès de regarder autour de moi.
“ Là, mais où, là “ lui dis-je.
Son regard me tua sur place. J’avais vraiment l’impression d’être un parfait imbécile.
“ Mais là ! “ et il me montra sa tête du doigt.
“ D’accord, d’accord, ils sont là, pas de problème. Et tu peux me dire comment je peux leur parler ? “
Il préféra me répondre par une question tellement saugrenue que je me mis à rire. Pour la première fois depuis longtemps, je me sentis détendu.
“ Tu voudrais être mon papa et ma maman aussi ? “ - Il désigna à nouveau sa tête de son petit doigt - “ là ? ”
“ J’aimerais bien être ton papa, mais ta maman, ça, c’est pas possible et tu sais chez nous, les papas et les mamans, ils sont toujours présents avec nous, physiquement.”
Là, je mentais, si, je parlais de mon cas personnel.
“ C’est bien d’avoir un papa et une maman tout le temps ? ”
Je ne sus que lui répondre. Des souvenirs me revenaient jetant un voile de tristesse sur mon visage. Plus tard à la réflexion, je me suis dis que c’est à ce moment là que j’ai commencé à déraper, lorsqu’il m’a obligé à me souvenir.
“ C’est pas bien ?”
“ Si c’est bien, mais tous les enfants ne sont pas heureux. Des fois, c’est pas bien.”
“ Heureux, c’est quoi heureux ? ”
Est ce que j’avais été heureux une fois dans ma vie ? Sûrement ! D’abord, j’étais heureux d’avoir un travail, d’avoir un toit et........... Est-ce que c’était cela être heureux. En fait, je ne m’étais jamais posé la question. Peut-être que les gens riches étaient heureux ou ceux qui pouvaient fonder une famille.
Devant mon incertitude, il me donna une réponse.
“ Heureux, c’est peut-être aimer “ - il fit un geste avec ses petites mains vers le ciel - “ tout ça. “
“ Oui, peut-être, tu sais ici, sur la terre “- je ne sais pas pourquoi mais je me mis à parler comme si la terre était une planète comme une autre “- beaucoup de gens sont malheureux “.
“ Malheureux, c’est “- il eut une hésitation - “ ne pas sentir tout ça.... dans son coeur.”
Je réfléchis ne sachant comment répondre. Les images que je regardais à la télé sans les voir se mirent à défiler devant mes yeux. Les enfants exploités, les populations affamés ou massacrés, les famines, la mendicité, comment tout cela avait-il pu avoir commencé. La réponse s’imposa d’elle même.
“ Malheureux, c’est ne pas être aimé.”
“ Vous, vous aimez pas chez toi ? ”
Il parlait en général. Est ce que nous nous aimions, encore une question que je ne m’étais jamais posée. Mon père, lui, ne nous avait pas aimé. Peut-être au début mais à part les baffes, aussi loin que j’essaie de me souvenir, je ne puis me rappeler d’un seul geste affectueux. Si, une fois, au moins une fois, il nous avait emmené au parc pour un pique-nique. J’entends encore son rire confondu avec les nôtres. C’est drôle, j’avais complètement oublié ce souvenir. En fait, c’est peut-être ça le bonheur, un moment de rire.
“ Si, nous nous aimons.”
“ Mais, vous êtes quand même malheureux.” Ajouta-t-il perplexe.
“ Oui, c’est vrai, c’est la vie qui est comme ça.”
Son petit front se plissa sous l’effet d’une intense réflexion.
“ La vie, c’est comment la vie ?”
“ La vie, c’est moi. Travailler, manger, dormir, c’est ça la vie.”
“ Mais, tu ris aussi ?”
“ Rire, rire comment ?”
“ Mais rire, rire vraiment “ - il désigna son ventre - “ rire de là.”
“ De là......Non, je crois pas, je ne sais pas. Je ris avec mes collègues, avec des gens que je connais, comme ça, pour être avec. “
“ Non, pas pour être avec, pour partager d’être ensemble avec ” - il désigna d’un large geste tout ce qui nous entourait - “ tout ça.”
Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Il me posait trop de questions ce gamin, trop de questions qui m’obligeaient à réfléchir.
“ Tu sais, je ne peux pas rester longtemps avec toi. Il faut que je retourne au travail. “
“ Le travail, c’est pour s’amuser ? “
“ Non, le travail, c’est pas un jeu. Tu fais quelque chose pour gagner de l’argent pour vivre. “
“ Si tu travailles pas, tu ne vis pas ? “
“ Si tu vis, mais tu manges pas. Enfin, c’est plus compliqué que ça.”
“ Oh, alors c’est pas drôle chez toi. “
“ Mais, c’est comment chez toi ? “
“ Chez moi, tu fais quelque chose avec les tous les autres et c’est le plaisir de faire ensemble qui te donne quelque chose. “
Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire mais je n’avais plus le temps de rester avec lui. Il fallait que je retourne au bureau faire mon rapport. Je me levais pour lui dire au revoir.
“ Tu seras là demain ?”
“ Je t’aime bien, tu sais.” fut sa réponse.
Moi aussi je l’aimais bien. Avant de franchir la porte je me retournais en sachant parfaitement qu’il aurait disparu. Naturellement, il n’était plus là sauf que cette fois-ci, j’étais tranquille. Comment avait-il s’en aller, je ne me posais pas sérieusement la question, me contentant de regarder du côté des étoiles. Du coup, j’avais complètement oublié mon intention de l’entraîner au bureau pour de le confier à la police. J’étais déconnecté.
Mon sommeil ne fut pas troublé cette fois-ci et même mieux, il fut profond. Depuis longtemps, je n’avais pas eu l'occasion de dormir aussi bien. A mon réveil, je fis d’un coeur léger mes courses et pour une fois je me mitonnais un petit plat dont je trouvais la recette dans un vieux livre de cuisine oublié dans un placard.
Je n’eus aucune impatience, ni avant de me rendre à mon travail, ni en y arrivant. Mes collègues s’aperçurent d’une modification de mon humeur et me demandèrent en plaisantant si j’étais tombé amoureux. Cette réflexion me fit penser qu’effectivement, il y avait désormais quelqu’un dans ma vie. Un petit gamin venu de nul part et allant je ne sais où. J’étais effectivement heureux rien qu’à la pensée de le revoir.
Naturellement, il était là, penché sur la rambarde, contemplant les lumières innombrables à ses pieds. Je n’eus même pas peur pour lui.
“ Bonjour ”.
“ Bonjour “.
Ses grands yeux que je ne distinguais pas dans la pénombre du recoin me fixaient. Je lui tendis un paquet de bonbons acheté exprès pour lui.
“ Qu’est ce que c’est ? “
“ Des bonbons. “
“ Des bonbons, c’est quoi des bonbons ?”
“ Des sucreries pour les enfants.”
Je défis l’emballage, en pris un et je commençais à le sucer pour bien lui montrer comment faire.”
“ C’est bon ?”
“ Oui, c’est bon. Tu ne veux pas goûter ?”
“ Tous les enfants, ils en mangent des bonbons ? ”
Il me désarçonnait par sa question et je n’avais pas le coeur à lui mentir. Est ce que enfants, nous avions eu des bonbons. Non, pas que je me souvienne, en tout cas pas tous les jours. A Noël, un peu, mais autrement nous les regardions derrière les vitrines des boulangeries ou dans le supermarché quand notre mère nous emmenait avec elle.
“ Non, tous les enfants ne mangent pas des bonbons. “
“ Mais si c’est pour les enfants pourquoi ils n’en mangent pas tous.”
“ Parce qu’il y a des parents qui n’ont pas d’argent. Tu sais tout le monde n’est pas riche.”
“ Riche, cela veut dire quoi, riche ? ”
“ Je vais essayer de t’expliquer. C’est quelqu’un qui possède plus que toi, mais tellement plus que dans toute ta vie tu ne pourras jamais arriver à être comme lui.”
“ Toi, tu es riche ?”
“ Non, moi je suis pauvre. Mais tu sais il y a des gens encore plus pauvres que moi.”
“ Plus pauvre, encore.”
Le gosse prit un air soucieux.
“ Tu veux dire que dans ton monde, vous n’êtes pas tous pareils ?”
Il avait l’air tellement surpris que je ne pus m’empêcher de lui demander.
“ Dans ton monde, tout le monde possède la même chose.”
“ Oui “ - il leva son visage vers les cieux - “ nous avons tout ça, que vouloir de plus.”
“ Il y a quand même des gens malheureux dans ton monde à toi ? “ lui dis-je plein d’espoir.
“ Non, personne n’est seul. Nous sommes tous ensemble, toujours.”
Qu’est ce qu’il voulait dire. J’avais beau me creuser la cervelle, je ne voyais pas à quoi il faisait allusion.
“ Mais enfin, tu n’est pas comme tout le monde. Tu as du chagrin aussi comme tous les enfants ? “
“ C’est quoi le chagrin ? “
“ Le chagrin, euh....., c’est quand tu as de la peine. C’est quand tu te sens tout seul et que le monde autour te fait peur. Je crois que c’est ça le chagrin. “
“ Tout seul, comment peut-on être tout seul ? “
“ Mais comme toi. Si je n’étais pas là, tu serais tout seul, sans personne. “
Ses grands yeux verts ne me lâchaient pas comme s’ils cherchaient une réponse au fond de mon âme.
“ Je ne suis pas tout seul. Ils sont tous avec moi dans ma tête. Ils nous écoutent.”
“ Mais enfin, quand tu es petit. Des fois tu es tout seul. A l’école par exemple, à la maison quand ta maman travaille et que tu es malheureux parce que tu es seul, que tu es tout petit. “
J’avais dit ça comme un cri, comme ce cri que j’avais poussé toute mon enfance et que personne n’avait jamais entendu. Je crois que ma véhémence l’a un peu effrayé. Il me répondit d’une petite voix en posant sa petite main sur la mienne.
“ Tu sais, personne n’est petit chez nous. Lorsque tu es bébé oui, mais après ils sont avec toi dans ta tête. “
“ Mais quand même tu pleures ? “
“ Pourquoi pleurer ? Toi, tu pleures ? “
Je me posais la question, est ce qu’il m’arrivait de pleurer encore. La dernière fois que j’avais versé une larme, c’était à l’occasion du décès de ma mère. Nous avions été obligés, faute d’argent de l’enterrer dans la fosse commune. Ce jour là, j’en avais voulu au monde entier de ne pas pouvoir lui donner une sépulture décente. Depuis, non, je ne me souviens pas. La vie était comme ça, un point c’est tout.
“ Si, sûrement “ - je réfléchis à la manière de m’exprimer - “ pour ne plus me sentir seul. “
“ Tu n’es pas tout seul, je suis là.”
Je souris et je caressais ses cheveux ondulés.
“ Oui, c’est vrai. Tu es là. “
Je me levais contemplant l’horizon. Un élan d’amour pour la vie, pour ce monde rempli d’injustices et de souffrances me submergea. Je me penchais vers le gamin pour lui faire un bisou. Son visage s’éclaira d’un grand sourire lumineux.
“ Alors tu m’aimes aussi ? “
“ Oui, je t’aime aussi.”
Lorsque je parvins à la porte de communication, je ne me retournais pas. Je savais qu’il n’était plus là.
Ma journée fut différente de toutes celles que j’avais accumulé dans mon existence. Comme si je jetais un regard neuf sur tout ce qui m’entourait. Je remarquais les mendiants, ceux qui n’offraient rien et ceux qui vendaient quelque chose. Je me demandais pourquoi tout devait rester immuable et si il n’était pas possible de changer l’insupportable. Pour la première fois, je me mis à lire les affichettes politiques placardées un peu partout dans mon quartier. Si nous pouvions faire autrement, cela signifiait alors que je pouvais changer ma propre situation, en tout cas l’améliorer. Dans la rue, je ramassais les tracts de différentes organisations politiques. Je ne m’étais jamais intéressé à la politique mais les élections législatives prochaines de mai 97 provoquaient une floraison de distributeurs. Tous les partis promettaient de changer la société, de rendre la vie meilleure. Il y’en a même qui disaient que l’économie devait être au service de l’homme et non l’homme à la botte de l’économie. Ca, ça me plaisait bien, même si je ne comprenais pas vraiment ce que ça voulait dire. Ce que je ressentais, c’était un appel à une plus grande justice, en fait à une espèce de résistance pour essayer de changer quelque chose, quelque part.
Le soir, lorsque j’arrivais à la tour, j’eus l’intuition que cela allait être notre dernière rencontre. Je n’en ressentis aucune tristesse. Tout désormais prenait sa place dans mon environnement.
Il était là, penché sur le sol regardant quelque chose à terre qu’il me dissimulait de son corps. Lorsque je m’approchais de lui, il ne se retourna pas.
Il s’écarta, dévoilant à mon regard une fleur que je crus posée un instant à même le sol, mais qui après examen semblait pousser à même le carrelage.
“ Elle est belle ? ‘ me dit-il.
C’était une rose bleu, d’un bleu écarlate.
“ Tu as de belle chose chez toi. “ me dit-il.
“ Oui, je sais. “
Le gosse, est ce qu’il était seulement un gosse, s’assit à nouveau en tailleur caressant la fleur de ses petits doigts.
“ Chez moi. C’est beau aussi. La beauté, tu sais “ - il m’indiqua son coeur puis sa tête - “ c’est là et là aussi. “
De sa petite main, il effleura la rose.
“ Elle est belle, je vais l’emporter avec moi. “
“ Tu vas partir ? “
“ Oui. Tu sais, il y a plein d’ailleurs...... là-haut et maintenant, ils ont plein d’images de ton pays que je vais aller partager avec eux. Tu sais, on est beaucoup à chercher des images à mettre dans l’esprit et le coeur de tous. Comme ça, tous ensemble, on peut changer souvent l’apparence de nos paysages. C’est bien, tu sais. “
Non, je ne savais pas. C’était bien la première fois qu’il parlait. Mais, je m’imaginais comme cela devait être agréable de pouvoir changer son environnement à son gré. Au moins, cela évitait d’être pris du désir de possession, pas comme chez nous, hélas, où le partage se réduisait désormais à pratiquement rien. Je fixais un moment les étoiles resplendissantes dans le ciel. C’est vrai que c’était beau là-haut, mais ici aussi c’était beau et c’était chez moi.
Je ne ressentais aucune tristesse à l’idée de son départ, au contraire un sentiment de bonheur, oui, de bonheur s'installait en moi. J’étais content pour lui et également pour moi.
“ Quand tu seras là-haut, tu penseras à moi ?”
“ Nous penserons tous à toi, tu fais partie de notre rencontre à nous tous.”
Je regardais la rose éclatante et je portais mon regard sur lui. Ils se ressemblaient.
“ Cette fleur, tu l’as amené avec toi ?”
“ Non, nous l’avons simplement refait à son image. Elle est semblable, mais différente. “ - il détourna son regard de la rose - “ comme toi. “
Il avait raison. Depuis notre rencontre, je n’étais plus le même, je me sentais......différent sinon meilleur. Entre nous, il ne restait plus grand chose à dire. L’amour avait été dit et cela se suffisait. Je me levais, il fit de même, nous étions l’un en face de l’autre. Je tendis mes deux mains à plat vers lui. Il posa dans les miennes ses deux petites quenottes.
“ Je t’aimes, tu sais. “
Il sourit et ses yeux pétillèrent.
“ Moi aussi, je t’aime. J’aime comme tu étais et comme tu es. “
Comment savait-il. En tout cas, il savait ce que moi je venais de comprendre aujourd’hui.
“ Un jour, je viendrais peut-être chez toi. “ dis-je un peu comme un adieu.
Il me sourit sans répondre et nos mains se séparèrent.
Cette fois-ci avant de refermer la porte de la terrasse, je fixais les étoiles, non l’endroit où je savais qu’il n’était plus, mais les étoiles. C’est vrai que c’était beau là-haut, mais personnellement tout partager, même le pus petit neurone de mon cerveau avec une masse d’humanité, c’était trop pour moi. Finalement, jamais, j’irais chez lui. Même imparfait, je préférais mon monde à moi. Adieu petit martien aux yeux verts si tel est ta véritable forme. Je t’aimerais tant que tu resteras chez toi et que tu ne cherches pas à t’installer chez moi. Chacun chez soi, c’est ce que m’avait toujours appris ma mère.
FIN 1
AVERTISSEMENT AUX LECTEURS.
Voilà, ami lecteur une histoire qui pourrait finir ainsi, sympathiquement, tout en respectant peut-être l’esprit “Petit Prince” de Saint-Exupéry. Les anges en seraient contents et la morale s’en trouverait satisfaite. Mais l’apanage de l’auteur est de pouvoir à tout moment changer et la lettre et l’esprit de son histoire. A vous lecteurs, il reste le privilège d’en découvrir les détours et les contours.
Donc, pour vous plaire ou vous déplaire, j’ai usé de ce privilège. L’histoire du cousin du petit prince ne se termine pas comme cela. Dans la véritable histoire, la morale n’est pas sauve où elle n’a plus son visage habituel. Elle est autre, différente, mais elle est toujours là, à vous attendre au coin du bois.
J’espère que la véritable fin saura vous surprendre et que vous saurez l’apprécier à sa juste valeur. Mais pour ce faire, il faudra vous débarrasser de votre carcan moral qui finira un jour par vous étouffer.
Maintenant, il me reste à finir cette histoire, en la reprenant là où elle a dérapé. A toi, ami lecteur, il reste à tourner cette page.
Donc, reprenons.
Je ne ressentais aucune tristesse à l’idée de son départ, au contraire un sentiment de bonheur, oui, de bonheur s'installait en moi. J’étais content pour lui et également pour moi.
“ Quand tu seras là-haut, tu penseras à moi ?”
“ Nous penserons tous à toi, tu fais partie de notre rencontre à nous tous.”
Je regardais la rose éclatante et je portais mon regard sur lui. Ils se ressemblaient.
“ Cette fleur, tu l’as amenée avec toi ?”
“ Non, nous l’avons simplement refait à son image. Elle est semblable mais différente. “ - il détourna son regard de la rose - “ comme toi. “
Il avait raison. Depuis notre rencontre, je n’étais plus le même, je me sentais......différent sinon meilleur. Entre nous, il ne restait plus grand chose à dire. L’amour avait été dit et cela se suffisait. Je me levais, il fit de même, nous étions l’un en face de l’autre. Je tendis mes deux mains à plat vers lui. Il posa dans les miennes ses deux petites quenottes.
“ Je t’aime, tu sais. “
Il sourit et ses yeux pétillèrent.
“ Moi aussi, je t’aime. J’aime comme tu étais et comme tu es. “
Comment savait-il. En tout cas, il savait ce que moi je venais de comprendre aujourd’hui et surtout ce que je venais de comprendre à l’instant.
“ Un jour, je viendrais peut-être chez toi. “
Il me sourit sans répondre, attendant la question qu’il savait sur mes lèvres.
“ Dis-moi, avant de partir, tu pourrais faire quelque chose pour moi ? “
Il me regarda de ses yeux verts si profond qu’un moment j’hésitais à formuler ma demande, mais les paroles de Dédé des Batignolles me revinrent à l’esprit. Il avait bien insisté en me donnant un paquet contenant une poudre blanche. Elles s’étaient gravées dans ma mémoire :
“ Si tu veux vraiment changer ta vie, y’a qu’un moyen, faire du fric vite fait. Et pour arriver à ça et pas rester un glandu, alors tu marches dans la combine et tu trouves un max de clients. J’peux t’assurer que tu deviendras riche et vite fait encore. “
Je sortis le paquet de poudre blanche de ma poche pour lui présenter.
“Tu crois que tu pourrais reproduire la poudre qui est à l’intérieur ? “
Il regarda l’objet d’un regard sans curiosité, mais me posa néanmoins la question.
“ C’est quoi ? “
C’est vrai que j’avais changé et peut-être beaucoup plus qu’il ne le pensait. Cette fois-ci, il me fallait réfléchir à ma réponse, je ne devais pas rater mon coup.
“ Tu vois la poudre à l’intérieur du sachet ? “
“ Oui “
“ Eh, bien, cette poudre quand tu la respires par le nez en petite quantité, elle te fait imaginer plein de choses merveilleuses. Un peu comme vous, quant vous pensez tous ensemble pour changer tout ce qui existe autour de vous. Tu vois, si vous aviez tous cette petite poudre, vous n’auriez même plus besoin de voyager pour chercher des images. Vous pourriez imaginer même ce qui n’existe pas. “
Il me prit le sachet des mains pour le triturer dans tous les sens.
“ Je pourrais en emporter avec moi. “
“ Bien sûr que tu pourras en emmener chez toi. Mais avant, il faudra que tu m’en fasses un peu pour moi. Tu veux bien ? “
“ Bien sûr que je veux bien. Tu sais bien que je t’aime, tu peux me demander, je ne dirais pas non. “
“ Attends-moi, un instant, je reviens tout de suite. “
Je me dirigeais vers le débarras où le personnel rangeait le matériel d’entretien. A l’intérieur, je trouvais deux grands sceaux propres comme des sous neufs. Un dans chaque main, je m’en retournais vers lui.
“ Voilà, si tu veux bien, tu me remplis les deux sceau à raz bord et, tu m’auras fait un beau cadeau. “
Il me tendit le sachet
“ Tu sais, ce que nous avons fait avec la fleur, nous pouvons le reproduire avec cette poudre blanche. Mais les êtres qui ne sont pas comme nous, ne peuvent regarder. C’est notre manière à nous de préserver les endroits où nous passons. Demain, quand tu reviendras, ce que tu appelles des sceaux seront remplis. “
Je savais qu’il tiendrait parole. Ma confiance en lui était totale. Nous, nous étreignîmes une dernière fois les mains et je partis avec son doux sourire collé à la rétine de mes yeux.
Cette fois-ci avant de refermer la porte de la terrasse, je fixais les étoiles, non l’endroit où je savais qu’il n’était plus, mais les étoiles. C’est vrai que c’était beau là-haut, mais personnellement tout partager, même le plus petit neurone de mon cerveau avec une masse d’humanité, c’était trop pour moi. Finalement, jamais, j’irais chez lui. Même imparfait, je préférais mon monde à moi.
Le lendemain soir, à l’emplacement indiqué, je trouvais mes deux sceaux pleins d’une cocaïne d’une magnifique couleur blanche. A mon grand contentement, mon petit camarade m’avait fait le coup de Jésus et sa multiplication des poissons sauf que là, il aurait fallu dire poison. J’étais super content. Pour le principe, je ne m’en fis une ligne bien que n’étant pas spécialiste, Dédé des Batignolles ne m’ayant fait goûter qu’une fois avant de me proposer d’être son revendeur. Sous l’effet de la blanche, je sentis ma tête exploser et devant mes yeux, Paris se mit à se contorsionner comme un serpent de mer aux mille regards lumineux. C’était plus que de la première qualité, c’était sûr et ça allait être de la première qualité pour gens à pognon. De cela j’étais sûr aussi, comme sûr également que le boulot c’était fini. La grande vie allait pouvoir commencer. Néanmoins, en souvenir de ma mère, je ne manquerais pas d’aller déposer un don à l’église et demander qu’une messe soit dite à sa mémoire. Je lui devais bien ça après toutes ces années où je n’avais plus pensé à elle.
J’étais riche, mais j’allais me la jouer prudente. Pas question d’attirer l’attention avant d’avoir mis la marchandise en sécurité et d’avoir bien fait comprendre à Dédé que les rôles étaient inversés. Désormais, ça allait être lui mon revendeur et pas le contraire.
En attendant la fin de mes huit heures, je planquais la poudre dans un sac emmené spécialement et remplis de vieux papier pour que son aspect ne provoque pas de soupçon de la part de mes collègues par trop obsédé par la sécurité.
Tout se passa comme prévu et je sortis comme d’habitude pour prendre le premier métro. Personne n’aurait pu soupçonné en voyant ma miteuse silhouette que j’étais en passe de devenir le plus grand caïd de la région parisienne.
Ma journée allait être bien remplie. Premièrement, j’irais au bureau de ma société pour donner ma démission, deuxièmement, je devais trouver Dédé avec un échantillon et lui proposer de vendre pour moi en lui spécifiant de ne viser qu’une clientèle friquée et pas s’emmerder avec les fauchés, troisièmement je donnerais congé de mon studio et m’installerais à l'hôtel. La belle vie, je comptais bien en profiter.
Tout se déroula comme prévu. Le soir même Dédé m’allongea le pognon qu’il avait gagné en écoulant la marchandise que je lui avais livrée l’après-midi même. Ce même soir dans un costume à 2000 euros, je dînais au Pied de Cochon, sortis dans une boîte des Champs Elysée avec Dédé et la même nuit, j’avais une femme capiteuse à souhait dans mon lit. Tout se déroulait à merveille.
Il avait eu raison, le petit martien aux yeux vert, j’avais changé et c’était grâce à lui. J’étais rentré dans une nouvelle peau et je m’en trouvais bien. Je savais exactement ce que je voulais et je savais parfaitement comment l’obtenir. J’avais l’intention de placer mon capital d’abord dans un restaurant et après dans des boites de nuit, histoire de le faire fructifier. Mais je n’avais pas l’intention de finir mes jours dans la région. Dès que la marchandise serait écoulée, la prudence exigeant que cela prenne un certain temps, pour ne pas affoler la maison poulaga, je partirais m’installer au Brésil, il paraît que là-bas, les filles sont jolies et que la vie pour les mecs à fric est tranquille et, du fric j’allais en avoir à revendre sinon à pleuvoir.
Il me restait pourtant une chose à faire, revenir dans mon studio pour chercher la photo de ma mère que j’avais laissé là-bas et ouvrir la porte aux gens d’Emmaus à qui j’avais dit de venir débarrasser mon bric à brac, fringues comprises.
Deux jours s’étaient passés déjà et ce n’est pas sans une certaine émotion que j’ouvris la porte de ce qui avait été mon lieu de vie depuis tant d’années. Le studio était propre comme je l’avais laissé. Je fouillais un instant dans une vieille boite en carton contenant les souvenirs de ma vie passée. Je trouvais la photo et la mis dans la poche revolver de ma veste Christian Dior et c’est au moment où je me retournais que cela arriva. Un message en lettre de feu s’inscrivait devant mes yeux sur le mur qui me faisait face.
Tout de suite, je sus d’où il venait, mais il me fallut un certain temps avant que mes yeux s’habituent aux lettres mouvantes et comme phosphorescentes. Le message était clair :
“ Ami, ton cadeau, nous a beaucoup impressionné. Nous avons tous pris ensemble de ta poudre blanche et nous avons appris à en multiplier les effets à l’infini. Dans la communion de pensée, nous avons décidé qu’il était désormais inutile de courir l’univers. Grâce, à notre capacité mentale multipliée par cette poudre nous sommes capables de rejoindre dans un même faisceau d’esprit la matière organique originel. Nous avons décidé de quitter nos corps et de nous effacer en tant qu’être pour n’être plus qu’esprit. Pour te remercier nous avons renouvelé ton souhait précédemment exprimé. Cherche et tu trouveras.
Adieu ami, lorsque tu liras ce message, notre existence physique ne sera déjà plus. “
Il me semble avoir lu encore, mais de cela, je ne suis pas sûr car une vive émotion me dominait :
“ Ce message s’auto détruira après lecture par ton empreinte visuelle. “
J’en restais perplexe. Si j’avais bien compris, mon acte avait détruit tout un monde, une civilisation entière. Je dois dire que j’étais quand même un peu secoué, mais peut-être que le crime était trop immense pour laisser une quelconque trace dans mon mental. Après tout, je leur avais rien demandé à ces gens là, surtout pas ça et, de toute façon, ils paraissaient en être heureux, la preuve, ils m’avaient fait un cadeau.
Le message s’effaça et le mur ne fut plus qu’un simple mur. Aussitôt remis de mon émotion, je fouillais fébrilement le studio. En effet, entre l’espace du lit et le mur, deux sceaux pleins d’une poudre blanche m’attendait. Je me mis immédiatement en quête d’un contenant pour la dissimuler avant l’arrivée de l’équipe d’Emmaûs et ne trouvait en tout et pour tout qu’un sac poubelle plastique. Délicatement, je me mis à vider la poudre à l’intérieur en priant le ciel que personne n’arrive entre-temps. Mais, heureusement, il n’y eut pas d’intrusion. Le sac était assez lourd, au moins dans les 10 kg, mais je ne comptais pas me trimballer à pied et de toute façon la station de taxi n’étant qu’à trente mètres de mon immeuble. A peine avais-je terminé que l’équipe d’Emmaus pointa son nez. Je m’en débarrassais en leur disant de tout prendre et de laisser la clé à la concierge en partant. Je pris mon sac et le carton à souvenir et quittais sans regret cet endroit, témoin d’une ancienne existence.
Dehors, le soleil était resplendissant, la vie était belle.
La rue ombragée était tranquille, à part deux flics, un carnet à souche à la main, qui mettaient des amendes à tour de bras. Les passants semblaient honnêtes, deux individus en blousons noirs assis sur un banc discutaient vivement en buvant de la bière. Bref, rien d’inquiétant.
Je jetais négligemment mon carton à souvenir dans la poubelle que la concierge avait toujours la mauvaise habitude de laisser dehors. Trente mètres plus loin, à la station un malheureux taxi attendait, inoccupé. Au moment où je me mettais en marche, deux sales mioches me bousculèrent. Je les aurais bouffé, mais ils détalèrent comme des lapins avant même que j’ai eu le temps de réagir. Remâchant ma colère, je me dirigeais vers la station d’un pas qui se voulait tranquille mais non moins anxieux. Au moment où j’ouvrais la portière du taxi, une grosse ménagère m’interpella.
“ Monsieur, monsieur, votre sac, regardez, il est troué. Vous perdez de la farine, regardez. !“
Un grand froid me fit frissonner. Sur le sol une longue traînée blanche n’en finissait pas de s’étaler. Je la suivis des yeux sans comprendre, jusqu’aux pieds des deux flics immobiles qui me fixaient d’un oeil intéressé.
Je dois dire que les bras m’en tombèrent.
Je m’engouffrais dans la voiture et lançais une adresse au chauffeur :
“ Rue des cinq diamants dans le treizième, vite fait je suis pressé ! “
Tous mes muscles étaient crispés, je sentais la catastrophe à trois mille kilomètres d’années lumière. Et ce qui devait arriver, arriva.
Les deux portes arrière s’ouvrirent avant que le chauffeur ait pu enclencher la vitesse. Deux hommes en blouson noir me coincèrent en sandwich sur la banquette arrière.
“ A la grande maison, Quai des Orfèvres ! “ dirent-ils en exhibant des cartes de police. “
Un grand froid me gagna, ma vie était finie avant même d’avoir commencé.
“ Vos poignets monsieur Reynaud. “
Je tendis mes poignets pour les menottes que l’un des inspecteurs me montrait avec un large sourire sous le regard du chauffer qui ne perdait rien du spectacle par le rétro intérieur.
“ Vous allez avoir beaucoup de choses à nous raconter, n’est-ce pas ? “ dit le deuxième inspecteur.
J’étais glacé comme un esquimau Gervais, j’osais cependant la question fatidique.
“ Comment, comment vous avez su ? “
“ Vous voyez monsieur Reynaud, il ne faut jamais se fier à la technique. Vos copains, les fondus des messages en trois D n’ont pas trouvé immédiatement où se situait votre studio. Avant d’arriver chez vous, le message a eu le temps de se balader dans tous les autres appartements. Naturellement, quelqu’un a fini par nous prévenir. Pas de chance pour vous, il semblerait que cela soit la fin du voyage. “
J’étais effondré. Effectivement, le petit martien avait changé ma vie, mais pas comme je l’aurais cru. Je leur avais fait un cadeau empoissonné et il m’avait renvoyé la même et il était trop tard pour les regrets.
Nous arrivâmes à la grande maison, comme ils disent. Le commissaire Lebouteau, le célèbre chef de la brigade antisup ne me fit pas attendre. Il me reçut tout de suite, un air de jubilation sur sa face cramoisie.
Je regardais cet homme qui allait faire basculer ma vie entière et je le méprisais pour le pouvoir qu’il avait sur moi à ce moment. Je ne sais pas pourquoi, mais dès l’instant où je l’avais vu, je lui avais trouvé un air de famille avec la guillotine.
“ Asseyez-vous, monsieur Reynaud, nous avons, je crois beaucoup de choses à nous dire. “
Je pris place et mes mentors me défirent de mes menottes. Il me fallait parler, parler de n’importe quoi, le temps de réfléchir.
“ Monsieur le commissaire, je proteste, ceci est une horrible méprise, je vais tout vous expliquer. “
Le commissaire m’interrompit d’un geste.
“ Ne vous fatiguez pas monsieur Reynaud. Vous allez me dire que vous rameniez chez vous un sac poubelle rempli, disons de vieilles cartes postales et que quelqu’un a remplacé le contenu par de la cocaîne, qu’évidemment vous êtes totalement innocent du crime dont je ne vous ai pas encore accusé, c’est bien ça ? “
“ Tout à fait, monsieur le commissaire, tout à fait. Vous avez parfaitement compris la situation. “
“ Malheureusement pour vous mon cher monsieur, nous avons fait une enquête sur tous les habitants de l’immeuble et lorsque nous avons appris que vous aviez démissionné, sur commission rogatoire du juge, nous avons fouillé votre studio. La présence des inspecteurs a déclenché l’apparition du message qui a aussitôt disparu vu que leurs empreintes visuelles ne correspondaient pas à la vôtre. Par contre, ils ont trouvés deux sceaux emplis à raz bord de cette poudre de première qualité qui circule depuis quelques jours à Paris. Nous vous attendions monsieur Reynaud, avec beaucoup de patience ou beaucoup d’impatience. “
Le découragement m’envahit, j’étais fait comme un rat.
“ Néanmoins “ - je relevais la tête vers le commissaire qui tout en me regardant allumait une pipe - “ Néanmoins, vu les quantités et la qualité du produit, nous supposons que vous êtes un personnage important d’une très grosse organisation et si vous vous montrez coopératif, nous pourrions, disons, faire un geste en échange naturellement d’une totale collaboration. “
Derrière moi, mes deux mentors restaient debout, silencieux. Je sentais leur regard sur ma nuque. Il me fallait penser vite et bien. Une chance s’offrait à moi et je ne devais pas la rater. Après la proposition de Dédé des Batignolles, je m’étais précipité à la FNAC pour acheter deux ou trois ouvrages sur les réseaux de trafiquants de drogue. Il fallait que je me décide et vite fait pour la version qui semblerait la plus plausible et la moins vérifiable pour les flics. Il me fallait éliminer le réseau maffia, je n’avais que trop peu d’éléments pour la créditer, par contre les narcos trafiquants de Colombie me paraissaient une bonne base pour monter une histoire de toute pièce. Vu le flou et la corruption qui régnait là-bas, je n’avais pas grand chose à perdre à essayer. De toute façon, la vérité, la vraie de vraie, jamais le commissaire ne pourrait l’avaler. Et, je ne me voyais pas passer vingt piges en cabane pour ne pas dire au cabanon.
“ Qu’est-ce que je vais gagner dans l’histoire ? “
Lebouteau prit le temps de souffler deux nuages de fumée avant de me répondre.
“ La liberté, une nouvelle identité et une indemnité suffisante pour vous permettre de refaire votre vie. “
“ Vous êtes sérieux ? “
“ Tout à fait sérieux, monsieur Reynaud. Vous même devriez le savoir. “
En effet, je savais que je ne savais pas n’ayant pas eu le temps de débuter dans le métier, mais je fis tout comme. Ce n’était vraiment pas le moment de donner l’impression du parfait abruti. “
Je fis semblant de réfléchir pour donner plus de poids à ma décision.
“ Je marche commissaire, mais si vous êtes pas franc, je suis mort et aucune prison ne pourra me protéger. “
“ N’ayez aucune inquiétude, même si je n’éprouve aucune sympathie pour les gens de votre espèce, je reste un homme de parole. “
Pendant des heures, je me mis à parler, inventant une filière, citant les noms que j’avais lus dans les enquêtes des journaleux, décrivant des contacts d’abord en Colombie où j’avais, soi-disant, été recruté par les frères Cordobar et ensuite des rendez-vous sur la région parisienne pour mettre en place le réseau de distribution. Dans l’élan, je sacrifiais Dédé des Batignolles, une ou deux vedettes du show business, deux ou trois politiques que connaissait Dédé afin de faire bonne mesure et pour que l’enquête, devant un scandale politico maffieux, se finisse quelque part dans un marais. Je fis tant et tant, sans me couper jamais dans les renseignements que je fournissais, que je mis toute la brigade antistup sur les dents. Par chance, dans leurs investigations, ils tombèrent sur un nouveau réseau qui s’organisait à partir du triangle d’or, de la plaine de la Kaaba au Liban, en passant par la Turquie. Finalement grâce à moi, ils tombèrent une véritable filière de narcotrafiquants.
Pendant tout le déroulement de l’enquête sur les diverses ramifications du réseau, je restais, dans un confort relatif, planqué et protégé dans une villa de Neuilly.
Ma libération se passa discrètement dans un département français de la mer Caraïbe. L’inspecteur qui m’avait accompagné ne me serra pas la main en me quittant. Devant moi, la mer était d’une couleur corail, le soleil resplendissait sur l’horizon, sous mes pas le sable était ferme, j’étais à nouveau un homme libre.
FIN 2
Avis aux lecteurs
Ami lecteur, mais peut-être ne sommes-nous plus ami si cette version finale ne te sied pas. Alors disons lecteur, je te fais une proposition et, tu excuseras le tutoiement qui me vient immédiatement aux lèvres, celle t’imaginer d’imaginer une autre fin à l’histoire du cousin du petit prince.
Alors, à ta plume lecteur et pardonne-moi d’avoir choisi une autre morale, mais n’oublie pas surtout de passer ton chemin, si jamais un jour, il t’arrivait de rencontrer un extra-terrestre aux yeux verts. N’oublie pas non plus, si un autre jour, tu passais au Brésil, d’aller voir Fernand Reynaud à Rio de Janeiro. Il a ouvert un restaurant français qui marche bien dans le quartier des étudiants. Cela s’appelle “ A la Galette Parisienne. “
FIN DÉFINITIVE
SHERLOCK POULE
Son blaze était marqué sur sa figure, il faut dire qu’une nullité pareille ne pouvait passer inaperçue. Pardessus d’un vert légèrement décoloré, chapeau de feutre noir au bord rabattu sur un regard perçant, chaussures en cuir à bout jaune, tout chez Sherlock Poule retenait l’attention. Dans les cafés du quartier, il avait une réputation de dur, de vrai, pas un de pacotille, reconnue par tous les traînards de bistro. Il faut dire que son boulot était un peu particulier, monsieur était détective privé. Une affaire en règle, encarté qu’il était au Quai des Orfèvres. Sherlock avait son bureau au dessus du bar tabac de la rue Saint Antoine près de la place des Vosges. Certaines mauvaises langues assuraient qu’il passait plus son temps à taquiner la bibine qu’à s’occuper de ses fameuses affaires dont il rabattait les oreilles de ses supporters.
La question pouvait sérieusement se poser de ce qu’il faisait de ses journées. De temps à autre, il arrivait au tabac l’air préoccupé. Posant un appareil photo ou un magnétophone miniature sur le comptoir, il buvait un muscadet sans parler à personne. Évidemment le patron finissait par lui demander sous l’oeil intéressé des habitués présents s’il avait un ennui quelconque. Sherlock se lançait alors dans un récit fleuve de soi disantes dangereuses aventures dont il venait de se tirer avec honneur et de justesse. Il ôtait alors son chapeau pour le poser sur son zinc et s’essuyait le front de son avant-bras, il ajoutait que cette fois-ci, il l’avait échappé belle. A la question sur la raison de, il écartait un pan de son pardessus, dévoilant son aisselle gauche.
“J’avais oublié mon flingue.”
Le problème avec lui, c’est qu’il oubliait toujours son flingue remplacé en réalité par une flasque de whisky qu’il biberonnait à longueur de journée et à la moindre occasion. Son penchant pour le boire marquait son visage de veinules rouges prêtes à éclater à tout moment. Ce n’était pas un beau mec, Sherlock, la cinquantaine bien sonnée, petit, ventru, le cheveu rare. Il lui manquait le béret basque, la moustache et la baguette de pain pour ressembler à la caricature du franchouillard chère à l’imagerie d’Épinal britannique.
Personne ne savait d’où il tirait son fric. Les uns pensaient qu’ils suivaient les ménagères à gabas du quartier dont des maris trop jaloux faisaient suivre les déplacements dans les marchés publics ou chez la manucure. Dans ce cas, il n’avait pas besoin de flingue pour suivre les mémés avec leurs cabas. D’autres, le soupçonnaient de pratiquer le chantage ou d’avoir parti lié avec les flics et, derrière son dos, on lui faisait une réputation de donneuse.
Une fois ou deux, il avait été ramassé sur le trottoir par le Samu, la gueule défoncée, plutôt hagard. Il en avait gardé un nez cassé qui lui donnait un air de vieux boxeur sur le retour. Lui attribuait ces marques de considération à des règlements de compte suite à des affaires ténébreuses heureusement conclues. Les méchantes langues supposaient qu’il s’était fait assommer à la suite d’une biture carabinée. Par contre, ce qui était vrai, c’est que lorsqu’il était bien rétamé, il se prenait pour un Don Juan irrésistible se permettant de prendre la tête à des jeunes femmes, jolies de préférence pour leur signifier que les mecs assis à côté d’elles, c’était peau de couille et compagnie. Évidemment, ça ne plaisait pas toujours.
Sa vie aurait pu continuer à se fondre au niveau du zéro absolu si un événement inhabituel n’était venu troublé son train train quotidien. Aventure dont je fus non seulement témoin mais parti prenante car cela obligea Sherlock à me prendre pour assistant dans des pérégrinations où le danger frôla fréquemment nos existences.
Je serais donc, vu son incapacité fondamentale à tenir le stylo, le narrateur de cette aventure qui nous vit réunis pour affronter les dangers les plus invraisemblables.
Mais avant de commencer mon récit, il faut que je me présente à vous, lecteurs de cet incroyable récit. Je suis, cela va de soi, un habitué du bar-tabac. Ma fonction dans la société est d’être étudiant ce qui m’a permis de fréquenter les facs de médecine, de biologie, d’ethnologie, de sociologie et j’en passe et des meilleures. Je suis donc de mon état, un scientifique.
Selon le patron du tabac, je suis et resterai un éternel étudiant, car il persiste à croire qu’à 30 ans les études devraient être terminées. Il m’appelle l’ingénieur en travaux finis pour se moquer. En réalité, je dois avouer que je n’ai jamais obtenu de diplôme, même pas le BAC. Mais si cela me plaît de me présenter dans les cours magistraux et avoir l’impression de faire partie de l’élite intellectuelle, cela ne fait de mal à personne et en plus ça donne un sens à ma vie.
Naturellement, je dois vivre comme tout le monde. Lorsque je ne suis pas pris par mes études, je travaille les aides sociales et de temps en temps un petit boulot de droite et de gauche. Tout ça ne me permet pas de faire la fiesta, j’arrive à manger et à me loger, c’est déjà bien. Au tabac, je me contente d’un verre de limonade que j’essaie de faire durer le plus longtemps possible. Mon partenariat avec Sherlock Poule fut donc un peu inespéré. Lui, d’un esprit plutôt frustre fut dans notre équipe l’homme d’action. Il savait après, une visite gustative à sa flasque de whisky, prendre une décision rapide. Moi, j’allais être le scientifique qui procéderait par élimination des hypothèses et des indices. Nous allions donc nous compléter de manière satisfaisante après que j’eusse naturellement accompli un apprentissage sous sa direction éclairée.
Mais maintenant, laissez moi vous relater les circonstances qui nous ont réunis et m’ont fait échapper au spectre du chômage de longue durée.
Cela se passa au cours d’une nuit torride où la chaleur extrême dévêtait les corps épanouis des putes fréquentant le quartier. Les corps dévêtus resplendissaient de bourrelets appétissants. Parfois, j’arrivais à faire de petites économies pour me payer une gâterie chez ces dames de bonnes compagnies. J’aimais bien les choisir grosses et grasses pour en avoir plein les mains. Peut-être est-ce pour compenser ma minceur que d’aucun qualifie de maigreur. J’étais donc monté avec une fille qui me lavait dans le lavabo de la chambre. Je bandais comme un turc, enfin d’après moi car je n’ai pas l’impression d’être monté comme un superman, lorsque brutalement des coups sourds furent assénés à la porte en même temps qu’une voix tonitruante se faisait entendre.
“Greta, bon dieu, ouvre moi.”
La fille me laissant en plan s’en alla ouvrir la porte qu’elle tint entrebâillée.
“ Qu’est ce que tu veux, je suis occupée, tu vois bien ! “
“ Non, justement, je vois pas.”
Une main épaisse poussa la fille et Sherlock entra dans la pièce. J’étais resté là, le sexe à la main sans avoir eu le temps de réagir tellement les évènements se passèrent vite. Sherlock me regarda d’un air gouailleur.
“ Dis donc, il est monté comme un taureau ton mec.”
En plus, il se foutait de ma gueule.
“ Qu’est ce que tu veux ? Tu vois bien que je suis en plein travail.”
“ C’est ça, les trois huit et compagnie. Arrête, ma caille, tu vas me faire chialer.”
“ Sherlock, je t’aime bien, mais si tu te tires pas, je vais appeler monsieur Roger. Lui il saura bien te virer.”
“OK, laisse tomber, j’ai juste besoin d’un renseignement - il sortit de sa poche une boîte de petits cristaux d’une couleur sombre - Premièrement qu’est ce que c’est que cette merde, deuxièmement qui te la fournie ?”
La fille semblait perplexe, ayant remis mon slip, je me permis d’intervenir.
“Monsieur Poule, il s’agit de crack, c’est une drogue dure, extrêmement nocive.”
Il regarda la fille, attendant une réponse à sa deuxième question. Mais celle-ci resta silencieuse.
“Écoute ma caille, le type qui possédait ça est mort d’une façon un peu brutale. Il a eu la gorge tranchée avec cette boite dans sa bouche. Je l’ai fouillé avant l’arrivée des flics. Dans sa poche y’avait un papier avec ton nom et l’adresse de ton hôtel. Alors, tu accouches où je t’envoie la maison poulaga.”
“ Écoute Sherlock, j’y suis pour rien, moi, dans cette histoire. Le type, je l’ai vu qu’une fois. Il m’a demandé si je pouvais lui en trouver. Il m’a payé c’est tout, je le jure. Tu vas rien dire au flic, hein, s’il te plaît.”
“ Et le fournisseur ? “
“ J’te jure que je l’connais pas. “
“ Monsieur Poule ? “
Il me regarda l’oeil féroce - “ C’est quoi ?”
“ Je peux peut-être vous aider, je connais ce milieu et je suis un scientifique.” Là, je le bluffais complètement, mais il y avait là une telle occasion à ne pas rater que je sautais dessus à pied joint.
“ Un scientifique.....bof, après tout pourquoi pas. De toute façon, j’ai besoin d’un adjoint dans cette affaire. Habillez-vous, on se casse.”
Je bafouillais, un peu, surpris de la vitesse de sa décision.
“ Euh, c’est à dire, euh -désignant la fille- avec mademoiselle, on n’a pas encore commencé à.......”
Il se mit franchement à rigoler.
“ Tu parles d’une mademoiselle. Tout ce qu’elle peut faire Greta, c’est te refiler la chtouille. “
“ Mais, je l’ai déjà payé.”
“ Laisses tomber, on se tire.”
C’est ainsi que naquit notre équipe. Il était déjà dans la rue alors que je finissais avec difficulté de réajuster mon pantalon dans l’escalier sous les quolibets des clients et des putes qui montaient.
I
Son bureau était crade, le plancher n’avait pas dû voir la lumière du jour depuis plusieurs années tant la couche de poussière y était épaisse. Le reste était à l’avenant. Mobilier, enfin le peu qu’il y avait était fatigué : chaises branlantes, carreaux des fenêtres barrés de larges bandes de sparadrap pour éviter un effondrement tragique côté rue. Il s’installa derrière son bureau expédiant chapeau et pardessus dans un coin de la pièce. Naturellement comme tout privé qui se respecte, il étala ses jambes sur son bureau en s’envoyant une rasade respectable de whisky dans le gosier sans m’en offrir une goutte comme il se doit dans tout bon film de série B.
“ Partenaire, nous avons une sale affaire sur le dos.”
Le mot partenaire titilla agréablement mon ego. Plus tard, J’apprendrais que Sherlock était un gros malin, manipulateur avec une tendance à la radinerie en prime.
“ Voici les faits. Cette nuit, je dirais vers les minuit, vu la température du corps, un dénommé Désirée Mortimer s’est fait dessouder dans un squat près du Canal Saint Martin. La question est, qui et pourquoi ?”
“ Monsieur Poule.”
Il leva une main à moitié dissimulée par la flasque. “ Tu m’appelles Sherlock, mon gars et moi, je t’appelle mon gars.”
“ Une question Sherlock, comment êtes-vous tombé sur lui.”
“ Simple, mon gars. Un gonze m’a demandé de filer sa gonzesse. La gonzesse m’a amenée à Mortimer et Désirée m’a amené face à son destin.”
En effet, dit comme cela, ça paraissait simple. Pourtant mon esprit scientifique n’était pas encore satisfait.
“ Mais cette histoire ne vous regarde pas.”
“Tutoie moi mon gars, pas de manière entre nous.”
“ Merci monsieur Poule.”
“ Sherlock, mon gars, Sherlock.”
“ Pourquoi, tu t’occupes de ce meurtre, je pige pas vraiment.”
“ On m’a suivi mon gars. Deux mecs genre costaud, des blackos. J’ai réussi à les semer par les arrières cours des immeubles qui communiquent. J’suis sûr qu’ils voulaient me faire le même portrait. Tu vois, j’suis dedans jusqu’au cou et toi avec.”
Là, je trouvais qu’il exagérait un peu et je ne comprenais toujours pas pourquoi des tueurs s’en prenaient à lui. Il ne les avait pas vus, donc ils n’avaient pas de raison de le poursuivre, puisque les flics de toute façon allaient se mettre sur l’affaire. Je lui fis part de mon étonnement persistant.
“ T’as raison, faut être réglo entre partenaire. Quand je suis arrivé sur les lieux, les deux rigolos devaient être encore dans les parages. Peut-être qu’ils pensaient déménager le corps. En tout cas, je suis rentré chez lui avec un passe et j’ai fouillé la baraque. Je n’ai pas seulement trouvé le macchabée avec son sourire de jeune communiant, j’ai trouvé du fric. Un paquet de fric de quoi me donner de l'oxygène pendant un certain temps. Je n’allais pas laisser ce pognon mal acquis à ces malfrats, alors je l’ai pris. Seulement pendant que je finissais de fouiller la turne, les deux gros cons sont revenus.
J’ai juste eu le temps de me planquer dans une penderie près de la porte avant qu’ils ouvrent. Dès que je les ai entendu farfouiller, j’ai pris la tangente fissa fissa, tu peux me croire. Malheureusement, ils m’ont entendu et ont cherché à me coincer. Heureusement, je connais le quartier comme ma poche, j’ai joué la file de l’air et voilà.”
Des frissons me coururent le long de la colonne vertébrale, je plongeais dans une aventure véritable. Je cogitais un maximum pour pouvoir lui offrir une suggestion qui le confirme dans la confiance qu’il avait placée en moi. Mais roublard comme pas un, c’est lui qui m’enfonça sans que je comprenne où il avait l’intention de m’entraîner. Il sortit une liasse de sa poche, ce qui à mes yeux confirma son récit, en détacha trois billets de 100 euros et me les tendit.
“ Pour tes frais. Maintenant, tu es vraiment engagé. Naturellement entre nous pas de fiche de salaire ou de connerie comme ça, on est partenaire.”
Les billets crissèrent dans mes mains, ils étaient neufs. L’argent me fit penser aux petites satisfactions que j’allais pouvoir me payer. Une tournée chez les putes pour compenser l’occasion ratée et un repas dans un restaurant chinois pas cher dont l’une des serveuses peuplait mes rêves nocturnes. J’en oubliais toute prudence.
“ On commence par quoi, Sherlock ? ”
“ Premièrement, tu t’achètes un galurin, un pardessus, et des chaussures à bout jaune comme moi. J’te file encore un peu d’oseille en plus pour couvrir ces frais et tu files chez la pute où je t’ai trouvé pour te finir et pour lui tirer les vers du nez. Après, tu reviens et on avise.”
“ D’accord, ça me plaît bien.”
Je me rendis donc auprès de Greta pour la travailler au corps dans le sens figuré bien entendu. Malgré tout, je me sentais un peu cloche avec mon chapeau au bord rabattu, mon pardessus et mes chaussures à bout jaune, comme si j’avais revêtu une personnalité qui n’était pas la mienne. Dans la rue, les gens se retournaient sur moi persuadés, pensais-je, avoir à faire soit à un marlou soit à un flic. Je penchais plutôt pour le marlou ce qui conforta quelque part la nouvelle image que je voulais endosser. Inconsciemment, je devais imiter la gestuelle de mon partenaire tout en devinant que tel avait du être son intention sans que j’arrive à en deviner la raison. Au moment où j’arrivais à la porte où se tenait la grosse, elle tenait conversation avec deux blacks, genre malabars. Ca ne fit pas tilt immédiatement dans ma tête et je continuais comme une fleur à m’avancer vers elle. A un moment, elle m’aperçut et me désigna aussitôt aux deux baraques foraines. Sans hésitation, ils s’élancèrent dans ma direction. Là, je dois dire que j’ai stoppé net et au fur à mesure qu’ils approchaient mon cerveau fonctionnait à trois mille à l’heure. Putain, me dis-je, les tueurs, ce sont les tueurs. Le temps que toute l’information circule dans mes neurones, les gueux étaient sur moi. Je tentais de m’enfuir mais l’un d’eux me saisit par le col et mes jambes tricotèrent dans le vide. Le deuxième me bouscula dans une rue adjacente et me fit manger un poing gros comme un boulet de canon.
Mes hurlements hystériques couvrirent le bruit de la circulation. Je reçus une mandale à assommer un boeuf. Heureusement, et c’est ce qui m’a sauvé, une voiture de flic s’amena dans la rue stoppant net à notre niveau. Les deux malades du marteau pilon me lâchèrent pour s’enfuir en courant m’abandonnant à terre comme un vieux chiffon. Les flics vinrent me relever, j’avais la tête comme une citrouille et je regrettais de ne pas m’appeler Cendrillon pour la retransformer en carrosse.
J’expliquais que deux voyous avaient tenté de me voler mais que grâce à leur intervention, ils n’en avaient pas eu le temps. J’ajoutais que je n’avais pas l’intention de porter plainte mais plutôt d’aller me faire soigner chez un docteur. Ils me laissèrent partir après un discours sur l’inutilité de protéger des citoyens qui refusaient de coopérer avec la police. Lorsque le docteur m’examina, il m’annonça que j’avais le nez cassé et qu’il allait falloir me rendre à l’hôpital. Avec ma carte Paris Santé, ça n’allait pas me coûter bonbon, je voulais juste retrouver mon nez pour ne pas ressembler à mon partenaire.
Au bureau, Sherlock me regarda d’un air dubitatif pendant que je lui relatais les derniers événements. Il faut dire que ma tête parlait pour moi, barré d’un large pansement qui me mangeait la moitié du visage. Son seul commentaire fut ” le métier commence à rentrer”. Maigre consolation. En le fréquentant, je finis par apprendre toutes ses petites manies. L’une d’elles lorsqu’il était fortement troublé était de sortir une vieille guitare pour en torturer les cinq cordes restantes. Cinq cordes parce que depuis qu’il la possédait, il n’avait jamais été capable de racheter un jeu de cordes neuf. De toute façon, il ne savait pas jouer, se donnant simplement un genre. J’eus droit à un concerto disharmonique pendant au moins dix bonnes minutes. Lorsqu’il ne l’utilisait pas, elle servait de planque pour ses flasques de whisky. Un peu sonné par mon aventure, je lui demandais si les privés avaient le droit de posséder un pistolet pour se protéger. Sa réponse fut négative en ce qui me concernait, du fait que je n’étais pas homologué encore dans la profession. Ce qui ne saurait tarder, une fois tous les papiers administratifs remplis.
En attendant fallait mieux pas, pour ne pas tomber sous l’inculpation de port d’armes à feu prohibées. Je lui fis remarquer que nous avions à faire à des tueurs sans pitié. Mais rien n’y fit et il me renvoya sur une autre mission peinarde, selon ses dires.
Lorsque j’arrivais dans la rue, j’eus l’impression d’être tout nu, sans rien pour garantir l’intégrité prochaine de ma santé. Jamais j’aurais cru que le métier de détective puit être aussi difficile et dangereux, mis à part dans les films ou les romans. Le vivre était encore plus éprouvant et je me dis que maintenant quoiqu’il arrive, j’en étais.
La deuxième mission qu’il m’avait confiée concernait une vérification, auprès d’un inspecteur du Quai des Orfèvres, du curriculum des deux malades du coupe coupe. Il n’avait pas pu téléphoner de son bureau parce que les PTT lui avait coupé la ligne après une omission à remplir ses engagements financiers. La corvée m’en était revenue, ce que j’avais d’ailleurs accueilli avec soulagement, vu que Sherlock ayant ôté ses chaussures, il s’en dégageait un fumet que je situais entre la carne faisandée et le poisson pourri. Lâchement, j’avais préféré affronter les tueurs de la rue plutôt qu’une asphyxie, doublée d’un séjour à l’hôpital pour intoxication nasale.
C’est bizarre comme l’on prend vite les habitudes de vie d’un privé. En me rendant au rendez-vous, je frôlais tellement les murs que je faillis plusieurs fois emboutir les étalages des commerçants. Après m’être fait copieusement insulter à diverses reprises, je décidai de changer de tactique vu le manque de discrétion. Avec deux tueurs lancés à mes trousses, la prudence la plus élémentaire était de rigueur. Je rabattis au maximum le bord du mon chapeau et pour dissimuler mon regard pénétrant, je fis l’achat d’une paire de lunette aux verres fumés.
Au quai, l’inspecteur me surprit. Un jeune gars du genre qu’on voit sur les couvertures de magazine, un genre que je ne porte pas particulièrement dans mon coeur, vu que je n’en fais pas parti. Lorsque je débarquais dans son bureau, le malheureux fut pris d’une quinte de toux qu’il réussit à étouffer difficilement au point d’en être plié sous son bureau. Une fois sa crise terminée, il me regarda avec un sourire chaleureux s’enquérant de la raison qui avait pu me faire travailler avec Sherlock.
“ Le chômage, inspecteur, le chômage.”
Il désigna le pansement qui me barrait le visage comme une cicatrice.
“ Je suis tombé dans l’escalier.”
D’un air compréhensif il me dit qu’il fallait de tout pour faire un monde, même des gens comme Sherlock. Je compris qu’il ne devait pas lui porter une estime inconsidérée et je me promis de lui faire meilleure impression. Il en vint au but de ma visite.
“ Voilà, je crois avoir trouvé. Regardez attentivement ces photos et dites-moi si vous reconnaissez l’une des ces personnes.”
Je me penchais sur la table où il venait d’aligner une dizaine de photos. Tout de suite, je reconnus mes blackos. C’est eux, m’écriais-je.
Il prit les deux photos dans ces mains et émit un léger sifflement.
“ Loulou le branque et Charlie la Mouche. Ce n’est pas des rigolos que vous allez chercher. Je pourrais savoir pourquoi Sherlock s’intéresse à ces gens là. “
Prévenu par mon partenaire, je lui pondis une histoire bidon sur un mari jaloux. Ses yeux affirmaient qu’il n’en croyait pas un mot, mais il me fournit quand même les renseignements demandés.
“ Ces gens là sont des violents, Sherlock devrait pas y toucher. Ce n’est pas son gibier habituel. Ce sont des tueurs, des vrais.”
Un frisson me parcourut la colonne vertébrale.
“ Le dénommé Loulou est un cinglé vicelard. A eux deux, ils font la paire et assassinent sans discernement avec un sadisme redoutable, torturant leur victime pour faire durer le plaisir. Des bêtes immondes.”
Le frisson devint saccadé dans ma colonne et je me mis à claquer des dents rétrospectivement.
“ Vous, vous sentez mal ? “
“ Pas du tout, c’est la chaleur qui m’incommode. “ En fait de chaleur, il faisait plutôt froid dans son bureau. Encore une administration qui faisait des économies de bout de chandelle.
“ Et comment s’occupent ces joyeux drilles pour assurer leur fin de mois, inspecteur ? “
“ De drogue comme la plupart d’entre eux, drogue et prostitution. Pour le moment, nos services n’ont jamais réussi à les coincer. Mais ce qui nous intéresserait en premier lieu, c’est de connaître leur patron. Eux ne sont que des sous-fifres, dangereux, je vous l’accorde, mais sous-fifres quand même.”
J’avais mes renseignements, je me levais pour prendre congé avant qu’il ne se décide à me tirer les vers du nez à la pince à épiler. En me serrant la main, il ajouta que leur bar habituel se situait à Pigalle et qu’il comptait sur moi au cas où des informations pourraient les aider à coincer ces salopards. Je lui promis mon assistance.
En me dirigeant vers le métro de Saint-michel, une bouffée d’orgueil me monta à la tête. Le fameux Quai des Orfèvres sollicitait ma collaboration sur une affaire difficile.
II
Lorsque j’entrais dans le bureau, une odeur nauséabonde imprégnait la pièce. Sherlock avait cette fois-ci retiré ses chaussettes et contemplait en biberonnant ses doigts de pied en éventail. Je toussais légèrement pour lui faire comprendre l’incommodité dans laquelle je baignais. Lui, dans ses odeurs de chaussettes, ne prêta nulle attention à mes mimiques insistantes.
“ Alors mon gars ? “
Je lui fis un topo de la situation insistant particulièrement sur la dangerosité des deux malfrats.
“ Nous, voilà bien. “ fut son seul commentaire.
Après cela, il ne dit plus rien pendant un moment. Voyant qu’il semblait plonger dans une réflexion profonde, la tête penchée sur son plastron, j’attendis qu’il veuille bien me faire part de ses remarques. Finalement, lassé de baigner dans son odeur pestilentielle, je me permis de me lever pour le secouer quelque peu. Sherlock dormait et il avait fallu que je fusse moi même trop préoccupé par l’affaire pour ne m’être pas rendu compte qu’il ronflait légèrement. Je décidais de le laisser se reposer, les émotions de la journée ayant dû l’éreinter. Il me fallait de l’action, je sortis donc pour me rendre à Pigalle.
La nuit commençait à recouvrir le quartier illuminé par des centaines de néons. Le bar se trouvait rue des Martyrs, un bar à entraîneuses comme tous ceux que l’on peut trouver dans le coin. A mon entrée, toutes les filles libres se retournèrent sur moi me jaugeant d’un oeil professionnel. Je me sentis pareil à bout de bidoche sur l’étal d’un boucher, un peu réfrigérant pour mon ego. La barmaid m’accueillit avec un sourire engageant. Je n’avais jamais eu l’occasion de venir dans de tel endroit, ma vie et mon pécule m’en ayant toujours tenu éloigné. J’essayais de regarder les filles d’un air blasé mais leur décolleté profond dévoilant la chair blanche de leur poitrine me faisait l’effet d’un chiffon rouge. Je bafouillais à la barmaid qui me colla ses gros seins sous le nez, vouloir désirer boire un whisky. Ma première pensée avait été pour une limonade, mais l’idée du ridicule me retint à temps.
Je pris mon air le plus décontracté pou déboutonner mon pardessus, ôtas mon chapeau et m’installais le plus confortablement possible au bar. Une superbe blonde platinée ne tarda pas à s’approcher de moi. Un morceau de minijupe s’accrochait à des jambes bien galbées d’une longueur incroyable. Le reste était à l’avenant. Si un soutien gorge n’avait soutenu sa poitrine plantureuse, ses seins lui seraient descendus aux genoux. De loin, elle imitait parfaitement Marilyn Monroe, de près cela ressemblait beaucoup plus à la vieille institutrice nymphomane qui avait empoisonné mon adolescence. Elle me fit un sourire à damner un évêque, genre le stupre me coule de la bouche. Je sentis une chaleur gagner ma colonne vertébrale. J’attaquais tout de go.
“ Bonjour chérie.”
Son sourire comme une bretelle lui remonta jusqu’aux oreilles.
“ Oh, t’es mignon, toi, tu m’offres un verre ?”
Il fallait que je m’affirme tout de go.
“ Un whisky, si tu veux, rien d’autre.”
“ Chéri, je préférerais un verre de champagne si tu n’y vois pas d’inconvénient.”
“ Va pour un verre de champ alors.”
“ Merci, t’es un chou” - dit-elle en posant une main sur ma cuisse. La chaleur s’accentua le long de ma colonne. Elle ne retira pas sa main, sa main qui me chauffait le bas des reins. C’est certain, je lui plaisais, peut-être à cause de mon pansement qui me donnait l’air d’un vrai dur. Pour la première fois de ma vie, je plaisais à une fille. L’enquête commençait sur les chapeaux de roues. Cependant la question demeurait sur la manière de la sonder sans risquer de la voir prévenir les deux malfrats. D’après ce que je savais de ce genre de bar, la plupart des filles étaient des indépendantes. J’avais peut-être une chance de ne pas être tombé sur une maquée. De toute façon, je n’avais pas le choix, il fallait que je plonge.
La fille avait fini son verre avant même que je n’ai entamé le mien.
“ Tu m’en offres un autre, chéri.”
Sa main remontant d’un cran sur ma cuisse ne me laissa pas le loisir de réfléchir. Je fis un signe à la barmaid qui revint me coller ses gros nénés sous le nez. Entre les seins de l’une qui me bouffait le paysage et la main de l’autre commençant à me gratter le haut de la cuisse, j’eus un moment de défaillance.
“ Une bouteille de champagne.”
La main sur ma cuisse remonta encore d’un cran. Si cela continuait, elle allait sûrement finir dans ma braguette. Heureusement la barmaid retira ses gros seins. Il n’était que temps, je sentais mes yeux jaillirent littéralement des orbites. En fait, je me fis avoir comme un bleu, je n’eus pas le temps de réaliser. La grosse blonde se colla à moi comme une sangsue, mes mains partaient toutes seules à la recherche d’un contact charnel. Dans les coins, des couples se bécotaient, personne ne se préoccupait de moi. La blondasse m’avait fait finir mon whisky et l’effet de l’alcool me colla à la peau. L’alcool et moi, c’est deux et deux font trois, je n’y suis pas habitué. Mon verre était à nouveau plein et mon esprit de plus en plus vague. Il fallait que j’aille au bout de ma mission. Mais mes mains sur ce corps grassouillet me firent perdre la tête.
Je me souviens plus très bien comment s’est déroulée la soirée. La seule chose dont je me souvienne c’est qu’à un moment la barmaid m’a demandée de payer. Heureusement pour moi, je n’avais emporté que la moitié de mon argent. La blondasse s’est mise à crier qu’un salaud n’avait même pas assez de fric pour payer. J’ai regardé partout autour de moi cherchant le salaud en question pour lui mettre un pain dans sa tronche. Il faut dire que je voyais particulièrement trouble à ce moment là. Je me souviens également d’avoir été pris au collet par un gros balaise et m’être retrouvé les quatre fers en l’air sur le trottoir, pardessus et chapeau ayant suivi le même chemin. J’ai du réussir à me ramasser et à regagner mes pénates péniblement par le métro, c’est tout ce dont je me souvienne. La soirée avait été un échec total sur toute la ligne.
Le lendemain, j’étais au bureau pour prendre les instructions. L’air de la pièce avait été renouvelé par l’ouverture des fenêtres non seulement grandes ouvertes mais réparées. Pour une fois, la fée du ménage avait fait disparaître le plus gros de la poussière. A l’entrée de l’immeuble, j’avais aperçu une plaque annonçant la raison sociale de mon partenaire, quelque chose avait changé.
Il était en train de boire un café et je vis une cafetière électrique toute neuve posée sur une tablette. Ce fut d’un joyeux “ Hello partenaire “ qu’il m’accueillit. Je me posais prudemment sur la chaise branlante, fis valser mon chapeau qui s’accrocha net au portemanteau et attendis qu’il parle en espérant dissimuler la gueule de bois qui me secouait comme un navire en détresse. Mais, on ne la fait pas à un vieux singe comme Sherlock, il avait l’oeil et le bon, mon partenaire.
“ Comme ça, tu t’es pris une biture mon gars. J’te préviens que je ne m’appelle pas Rockefeller. T’es pas payé pour faire la fête, tu ferais mieux de pas l’oublier.”
J’acquiesçais la tête basse ne me jugeant pas pour autant satisfait. Je lui sortis une note de ma poche.
“ Mes frais hospitaliers,Sherlock, ceux-là, tu peux me les rembourser “ lui dis-je en désignant le pansement sur mon nez qui avait pris un coup de vieux après avoir raclé le trottoir la nuit précédente.
“ Ouais, pour ça, c’est d’accord, mais il faudra veiller à ne pas accumuler les notes. Voyons, c’est combien ton truc ? 500 euros, nom d’un chien, ils y vont pas de main morte les chirurgiens. A ce prix là, ils t’ont fait la gueule de Michaël Jackson.”
Il allongea le fric sur la table. Au moment où j’empochais, quelqu’un frappa à la porte.
“ Ouvre mon gars !“
C’était le facteur avec une lettre recommandé. Je signais et pris réception du paquet.
“ Du courrier Sherlock. “
Je posais le tout sur son bureau.
“ Ouvre moi ça ! “
Une fois l’emballage enlevé, je découvris un carton à chaussure dont je soulevais le couvercle.
“ Putain ! “ Une sueur froide me coula dans le dos, les jambes me manquèrent et je m’écroulais dans la chaise branlante. Devant ma tête horrifiée, mon partenaire se leva pour examiner l’intérieur du paquet. Reposant sur un tas de papier journaux, un doigt gisait. Sherlock en bon professionnel domina immédiatement son émotion. Il prit l’objet dans sa main, l’élevant à la hauteur de ses yeux.
“ Bien, bien - dit-il - nous nous trouvons devant un doigt coupé au niveau de la deuxième phalange.”
Je le regardais complètement abasourdi par son sang froid. Il allait me donner un exemple d’un esprit déductif sans défaut me faisant comprendre ainsi qu’il me restait encore beaucoup à apprendre.
“ C’est un doigt de femme - il me fit remarquer le rouge qui recouvrait un ongle long - il est doté d’une bague trahissant une certaine coquetterie - il me montra la bague dorée qu’il gratta de son canif - métal dorée donc c’est pas une femme riche. Le doigt est fortement boudinée - il m’en fit remarquer l’épaisseur - la femme en question est grasse. Je vais examiner maintenant le dessous de l’ongle. Il prit un ciseau, en coupa un morceau, extraie d’un tiroir un microscope et commença à étudier l’échantillon sous la lumière crue d’une nouvelle lampe. Merde, moi qui croyais être le scientifique de l’équipe.
“ Ah, ah, je décèle des traces de spermes de différentes natures. Alors nous dirons qu’il s’agit d’une femme à multiples partenaires, soit une nymphomane, soit une pute. “
Ses déductions me laissèrent admiratif. Il avait analysé tous les détails en en tirant le maximum de renseignements. Rien ne lui avait échappé. Il me restait encore du chemin à faire avant de parvenir à son niveau. Un sentiment de fierté me souleva à la pensée d’être le partenaire d’un tel homme.
Il me regarda d’un air inquisiteur. “ Maintenant, tu vas me parler des putes que tu as rencontrée sur ta route - il insista - sans rien omettre, mon gars.”
Je fus bien obligé de lui raconter ma mésaventure de Pigalle. Il m’écouta en grattouillant sa guitare, trahissant par cela son trouble. Il me laissa finir sans m’interrompre.
“ Bon, mon gars, c’est simple. Les malfrats savent où nous trouver. Il va falloir se bouger si on ne veut pas les avoir sur le paletot. Tu vas retourner au Quai des Orfèvres chez Lemange. Il nous dira qui est la propriétaire de ce - il désigna le doigt - bout de viande. “
Naïvement, je lui demandais comment l’inspecteur allait faire pour connaître l’identité de la femme en question.
“ Simple mon gars, les empreintes digitales, tu connais. Les caves ont oublié de les brûler à l’acide. Le détail qui tue ? “
Je fus tout confus de mon ignorance.
“ Bon tu files au Quai, moi je vais sonder mes informateurs.”
L’inspecteur m’accueillit cordialement s’enquérant du but de ma visite. Je lui en dévoilais l’objet enrobé dans un mouchoir lui brodant un résumé du comment de son arrivée sur le bureau de Sherlock.
“ Bien, vous m’attendez et je vais voir si nous avons quelque chose sur nos fichiers.”
Il m’offrit une cigarette pour m’aider à patienter. Je n’osais pas refuser et faillis m’étouffer à la première bouffée. En réalité, je ne suis pas fumeur n’ayant jamais eu de goût pour ce vice destructeur de la santé publique.
L’inspecteur ne tarda pas à revenir. Il me montra une fiche anthropomorphique avec photos de face et de profil d’une grosse femme.
“ Vous la connaissez ? “
C’était la grosse pute chez qui j’avais rencontré Sherlock. Je lui dis qu’elle était l’une de nos informatrices sans insister particulièrement.
“ Vous lui direz qu’il n’a plus d’informatrice. Elle a été assassinée aujourd’hui vers les deux heures du matin. Son visage a été tailladé au rasoir, pas beau à voir, sans compter le petit doigt manquant qui nous avait posé question - il me lança un coup d’oeil perçant - Maintenant, il va falloir jouer carte sur table et arrêter de nous prendre pour des manches ou c’est au trou que vous allez vous retrouver en compagnie de votre partenaire. Nous, nous comprenons bien, docteur Watson ? “
“ Durand, monsieur l’inspecteur, Durand. “
“ Si vous voulez monsieur Durand. Nous sommes sur cette affaire depuis deux ans et il serait regrettable que votre collègue vienne y mettre le pataquès. Vous allez lui dire de venir me voir demain après-midi et il a intérêt à ne pas oublier comme à son habitude. “
“ Je peux disposer inspecteur ? “
“ Un moment, un officier va prendre votre déposition et après vous pourrez vous en aller. Souvenez-vous seulement que les caves de la PJ sont humides et peu confortables. Rappelez le à votre ami. Si je me souviens bien, il a eu l’occasion d’y goûter. A vous revoir monsieur Durand.”
Je fus pris en charge par un officier de police qui prit ma déposition en tapant avec deux doigts sur une vieille machine à écrire datant de l’an Jésus Christ.
III
Lorsque je retrouvais Sherlock, il était d’une humeur à casser des barreaux de chaises. Il y avait vraiment de quoi, le bureau avait été visité. Tout était sens dessous. Les tiroirs gisaient à terre, leur contenu répandu dans toute la pièce. Le microscope réduit en bouillie et la réserve de whisky avait été vidée sur les documents épars. “ Tu te rends compte ces enfoirés ont dit à la concierge qu’ils étaient mes cousins. Elle n’en est pas revenue la vieille parce qu’ils étaient noirs comme du charbon, ces cons. En plus, ils se foutent de ma poire.”
Seule la guitare n’avait pas subi les assauts de l’outrage. Mon partenaire remit sa chaise sur pied pour se mettre à la grattouiller sauvagement. Il devait vraiment être dans une colère noire. Entre ne plus avoir de whisky et se découvrir une famille de black d’assassins, je n’arrivais pas à discerner ce qui lui donnait le plus la haine.
“ Tu me ranges tout ça, mon gars. “
Lorsque j’eus terminé de remettre tiroirs et contenus dégoulinants en place, son gratouillement s’était fait un peu plus musical. J’en profitais pour lui raconter mon entretien cordial avec l’inspecteur Lemange.
“ Merde, si les flics sont sur le coup depuis deux ans, ça doit être une grosse affaire. T’inquiète pas pour Lemange, je m’en occupe.”
J’insistais un peu taraudé par la pensée des murs froids et suintants des geôles décrites par l’inspecteur. Avec ma constitution fragile, un séjour dans cet horrible endroit me vaudrait certainement une bronchite carabiné. Mais cela ne semblait pas préoccuper Sherlock qui à mon grand étonnement récupéra le poste téléphonique et composa un numéro.
“ Ouais, c’est moi, tu as les renseignements que je t’ai demandés. Attends, je prends du papier. Vas-y, je note. Merci, je te revaudrais ça.”
Il me regarda en souriant. Répondant à ma question informulée.
“ J’ai fait remettre la ligne hier. Le grand Sherlock renaît de ses cendres, ça va péter des flammes. Toi, en attendant, tu vas te rendre à cette adresse. Tu fais gaffe. Tu surveilles seulement, c’est peut-être la planque de loulou le branque. Dès que tu l’aperçois, tu me bigophones. Compris mon gars.”
L’adresse en question se situait dans une des ruelles adjacentes à la rue Saint Denis, plaçant professionnellement le dénommé Loulou en tant que membre de la très distinguée confrérie des macs. D’ailleurs, des filles de couleur assez choucardes avec des nénés comme des fusées faisaient le tapin dans sa ruelle. Ca ne pouvait être que ses putes, lui même ne devant pas être très loin. Par chance, il y avait un bistrot en face de la ruelle. Je décidais de m’y installer, choisissant une table collée à la baie vitrée avec vue directe sur la ruelle. Je posais mon galure, me défis de mon pardessus, ouvris le journal que j’avais acheté et m’installais confortablement devant un grand crème. L’attente pouvait durer longtemps.
En fait d’attente, ce fut une éternité. Quatre heures ! Quatre heures à rester avec mon journal et mon café crème. Pour pas trop fâcher le patron, je fus obligé au bout de deux heures de présence de commander un verre d’eau. Rien que pour m’embêter, il m’apporta une bouteille d’eau minérale. Comme il me demandait de le payer tout de suite, je fouillais mes poches. En relevant la tête, la monnaie dans main, je vis à travers la baie vitrée Loulou s’amener directement sur moi. Je sentis mon sang se glacer dans mes veines. Ma tête eut l’air d’inquiéter le patron car légèrement inquiet il me demanda d’un air dégoûté si je me sentais mal. Je le rassurais lui certifiant que deux minutes de repos suffiraient à me rétablir. Voyons l’autre foncer vers le café, je plongeais la tête dans mes bras repliés sur la table pour éviter qu’il n’aperçoive mon pansement. J’entendis une voix grave lancer un “salut patron”. Mes genoux s’entrechoquaient sous la table, la peur me tenaillait. J’eus une soudaine envie de faire pipi et je ressentis depuis bien longtemps le besoin d’avoir ma maman à mes côtés. Ce fut l’un des moments pénibles de ma vie avec ce tueur non loin de moi. Il aurait été capable de me couper tout vif en rondelles s’il m’avait seulement reconnu. Heureusement le journal posé sur le chapeau et le pardessus les dissimulait à ses yeux.
Loulou le branque finit par partir. Aussitôt reprenant mon rôle de détective, pardessus replié sur mon avant-bras et chapeau à la main, j’entrepris de le suivre. Quand même le bout jaune de mes chaussures me gênait un peu, comme disait Sherlock cela pouvait être le détail qui tue. Je tentai vainement de les salir en les traînant dans un caniveau charriant des eaux boueuses et malodorantes, mais rien n’y fit. Elle me donnait l’impression de me balader avec des soleils au bout des pieds. La filature m’amena rue des Petites Ecuries où il retrouva dans un rade son copain qui m’avait assené sur la figure un argument sous la forme d’un missile percutant. Prudemment, je fis semblant de renouer mes lacets, mais ils ne firent aucun cas de ma personne. Ils en sortirent bientôt pour pénétrer dans un immeuble voisin. Je laissai passer un moment avant d’y pénétrer prestement. Au son je me rendis compte qu’ils devaient être au deuxième étage. Une porte claqua et tout bruit cessa. Mon partenaire allait être content, j’avais fait du bon boulot.
Au téléphone Sherlock m’intima l’ordre de ne pas bouger du café d’où je l’appelais et de continuer de surveiller les deux malfrats. Il allait arriver sur les chapeaux de roues. Fier de mes capacités une nouvelle fois démontrées, je m’installais au comptoir devant un petit noir. L’attente ne fut pas longue, en deux temps, trois mouvements, mon partenaire était là. Pressé, il me demanda s’ils n’avaient pas bougé. Je confirmai d’un signe de tête.
“ Amène toi, mon gars.”
Je jetais quelques pièces sur le comptoir et le suivit intrigué. Sans hésitation, il pénétra dans l’immeuble et s’engagea dans l’escalier. Arrivé à l’étage, il choisit sans hésiter la porte de droite. A ma grande surprise, il sortit alors un pistolet de la poche de sa veste aussitôt planqué dans une espèce de grande enveloppe capitonnée qu’il plia et coinça dans la ceinture de son pantalon.. Tout allait tellement vite que je n’arrivais ni à penser ni à avoir le temps d’avoir la trouille. Il sonna. J’en avais les pieds littéralement cloués au sol. Le copain à Loulou ouvrit la porte.
“ Tiens Sherlock et son jumeau. Tu viens nous rendre notre fric ? “
“ Exact, beau brun. “
“ Allez rentre, c’est mon copain qui va être content de vous voir. Il allait devenir violent, tu sais. “
J’eus un hoquet, devenir violent qu’est ce qu’il lui fallait avec deux cadavres découpés à la tronçonneuse. J’avais si peur que je me serais bien évanoui, histoire de ne pas être là pendant qu’ils réglaient leur problème.
Dans le salon, Loulou était là, souriant vicieusement. Vu de près, lors de notre précédente rencontre, je n’avais pas eu le temps de l’examiner, il ressemblait à un bulldozer. Un type, si vous le rencontrez dans la rue, vous lui donnez votre portefeuille, le chien et votre femme en prime en vous estimant heureux de vous en sortir vivant. Les deux réunis devaient être plus larges qu’une rame de métro avec des avant-bras qui ressemblaient à des cheminées de paquebots. Un geste et ils nous écrasaient comme des galettes contre le mur. En attendant, ils souriaient méchamment.
“ Aboule le fric, connard. “
Ca, ce n’était pas vraiment gentil pour Sherlock, je sentis qu’il allait se fâcher.
“ Le voilà, fils de pute.”
Sherlock jeta l’enveloppe et montra son flingue. Sans prévenir personne, notamment moi, il revolvérisa Loulou comme ça “ Pan “. Son copain en resta comme moi tout con, sans réaction, alors que déjà Sherlock en profitait pour fouiller le corps à terre se saisissant de son arme et revolvérisant aussitôt Charlie la Mouche comme ça “ Pan.” Je n’avais toujours pas compris qu’ils baignaient dans leur sang. Sherlock fut brusquement une tornade de mouvements.
“ Allez, bouge toi mon gars, aide moi ! “
J’étais interloqué, figé debout ne sachant que dire, ni que faire. Une seule question m’empoissonnait les lèvres.
“ Mais pourquoi, pourquoi ? “
Sherlock une main soudainement gantée s’empara de l’arme de l’autre malfrat. Il mit la sienne après l’avoir nettoyée dans la main de Charlie et celle de Loulou retrouva la main de son propriétaire, lui même récupérant l’arme de Charlie.
“ On se tire fissa, mon gars. “
Avant que j’aie compris, nous étions dehors tandis que des portes s’ouvraient et des voix se hélaient dans la cage d’escalier. Arrivé dans la rue, je lui exprimais mon indignation.
“ Tu y’ as été un peu fort, non ! “
“ T’as rien compris, mon gars. Ces gars allaient nous tuer. C’était eux ou nous. “
“ Mais tu leur rendais leur argent, ils allaient rien nous faire.”
“ T’es vraiment en dehors de tes pompes. Il n’a jamais été question de rendre le fric. On le garde, mets toi bien ça dans la tête. Avec quoi, tu crois que j’ai rétabli la ligne téléphonique. Ce fric, on en a besoin.”
J’ai plus rien dit. J’étais devenu le complice d’un assassin. Mais peut-être cela faisait-il parti du jeu. Le métier de privé me réservait des surprises auxquelles je n’étais pas encore préparé mais je comptais bien grâce à mon partenaire me mettre rapidement à la page. Une bouffée de reconnaissance m’emplit le coeur à l’idée de tout ce que Sherlock comptait m’enseigner.
“ J’espère seulement que cette histoire de fric, ils l’avaient gardés pour eux autrement les emmerdes sont pas finies. “
Malheureusement, les faits allaient confirmer ses appréhensions. Au bureau, une rouquine bien enrobée nous attendait. Les rouquines m’ont toujours fait rêver. Le contraste entre leur chair laiteuse et leur chevelure de feu avait toujours eu le don d’exciter mes fantasmes. J’imagine ma main courir sur leur dos cambré et s’arrêter à la naissance des fesses. La lourdeur de seins fermes que je creuse sous mes baisers avides les fait gémir m’appelant à accentuer mes caresses intimes.
“ Tu rentres ou quoi, mon gars ? “
Sherlock me réveillait brutalement. La rouquine s’était déjà installée sur la chaise branlante croisant des jambes bien galbée dont la jupe remontait jusqu’en haut des cuisses. Je pénétrais dans la pièce en jouant du yoyo avec mes yeux. Mon partenaire referma la porte du pied avant d’aller s’affaler sur sa chaise.
“ Alors ma chère madame, que puis-je faire pour vous ? “
La rouquine m’indiqua de sa tête bien faite.
“ Je voudrais vous parler seule à seul. “
“ Ne vous inquiétez pas, c’est mon partenaire, pas vrai mon gars ? “
J’opinais de la tête, vexé de la déclaration de la fille qui tout compte fait n’était pas si bien faite que ça.
“ Très bien, comme vous voulez. Voilà, je suis à la recherche d’un objet qui a disparu depuis une quinzaine de jours. “
“ Quel genre d’objet, madame. “ Par ma question, je lui faisais comprendre que j’étais dans le coup à cent pour cent. Elle me regarda comme si j’étais une punaise scotchée sur un mur. Quelle pétasse ! D’abord ses jambes étaient enrobées de graisse, des rides couraient sur son visage et elle avait des valoches sous les yeux. C’était une vieille peau, voilà ce qu’elle était. Elle s’adressa à Sherlock m’ignorant totalement.
“ Il s’agit d’un paquet de papiers journaux contenant une somme de 400.000 euros.”
Le plafond nous tombait sur la tête, les emmerdes continuaient comme disait mon partenaire. Sherlock sortit une flasque de sa réserve et s’en envoya une goulée.
“ En quoi, cet argent peut vous intéresser chère madame ?”
“ Cet argent appartient à mon ami et il aimerait bien le récupérer le plus vite possible. “
“ Peut-on savoir comment s’appelle votre ami ? “
“ Mon ami ne souhaite pas que son nom soit connu. Cependant, il est prêt à vous rétribuer si vous arrivez à lui récupérer son bien. “
“ Combien ? “
“ 50.000 euros. “
Sherlock se leva intimant ainsi la fin de l’entretien.
“ Madame, votre affaire sent le souffre. Je refuse par principe de m’impliquer dans des affaires malhonnêtes. Je tiens à garder ma licence, c’est mon gagne pain. J’espère que vous me comprendrez. “
La rouquine défraîchie se leva à son tour.
“ C’est votre dernier mot. “
“ Tout a fait. Je vous souhaite le bonjour.”
“ Nous, nous reverrons monsieur Sherlock, vous pouvez en être sûr.”
La menace implicite continua à planer dans la pièce après son départ. Sherlock saisit sa guitare.
“ Tu me suis cette grognasse mon gars et tu ôtes ton pardessus et ton chapeau, et, changes de godasses. Tu n’en a plus besoin. “
Intrigué par sa décision, je lui en demandais la raison.
“ Tu n’en as plus besoin parce que les deux salopards sont morts. Ils ne peuvent plus te confondre avec moi. “
En mon fort intérieur, j’admirais son sens pratique. C’était vraiment un maître dans sa branche.
IV
La rouquine ne me mena pas très loin, jusqu’à la place Sainte Catherine où un homme l’attendait assis à la terrasse d’un café. Certain qu’elle ne me reconnaîtrait pas sans mon galure et mon pardessus et surtout mes chaussures à bout jaune, je vins m’asseoir à une table pas trop éloignée du couple. Effectivement, elle ne me prêta nulle attention trop occupée à manger son compagnon du regard. Je me demandais ce qu’elle pouvait lui trouver. Couvert d’or des pieds à la tête, gras du bide, l’air méchant sous une épaisse toison noire, les yeux cachés par des lunettes, le type parfait du maffieux du sud de l’Italie. L’autre grosse nouille s’accrochait comme une désespérée à son bras, la jupe remontée jusqu’au nombril alors que la main de l’homme s’égarait sur ses cuisses.
Je commandais un chocolat pour changer et tentais de tendre l’oreille afin de saisir quelques brides de la vive conversation qu’ils échangeaient. L’homme semblait être en colère et à un moment il lui pinça méchamment la cuisse. Un gémissement lui échappa et tout ce qu’elle trouva à faire, ce fut de lui renvoyer un sourire de chatte éplorée en guise de remerciement. Finalement, l’homme se levant entraîna son esclave avec lui. Ils se dirigèrent vers une grosse mercédaires garée non loin de là. Nom de Dieu, ils allaient me refaire, il fallait faire quelque chose. Mon cerveau carbura à cent à l’heure. Comment un professionnel réagirait en semblable situation. Le numéro minéralogique, voilà, je devais prendre le numéro. La voiture à ce moment tournait à l’angle de la rue de Sévigné, j’eus juste le temps de le noter avant qu’elle ne disparaisse. J’avais bien joué, mon partenaire allait être satisfait.
De retour au bureau, une surprise m’attendait, l’inspecteur Lemange prenait la tête à mon collègue.
“ Y’en a marre Sherlock. Faut pas nous prendre pour des cons. A chaque fois que tu pointes ta gueule les cadavres s’accumulent. C’est pas détective que t’aurais du faire, mais croque-mort. “
Mon partenaire leva la main pour protester.
“ Arrête ton baratin, tu veux. Depuis que t’es rentré en scène, y’a eu quatre morts. Fais pas semblant de pas comprendre. Quatre dont deux semblaient t’en vouloir particulièrement. En plus tout à l’heure, la nana de Joe le balafré est sortie de chez toi. Tu trouves pas ça bizarre, toi. Ca fait un peu beaucoup de coïncidences, tout ça.”
“ Écoutez inspecteur, la nana en question j’ai refusé sa proposition. D’ailleurs, vous pouvez demander à mon partenaire, pas vrai mon gars ? “
“ Oui, inspecteur, c’est vrai, j’étais présent. “
“ Vous Durand, vous savez pas où vous avez mis les pieds le jour où vous vous êtes acoquiné avec Sherlock. Laissez moi vous le présenter “ - il indiqua mon partenaire de son bras tendu - “ Ex inspecteur Sherlock Poule de la PJ, flic ripou, éjecté des cadres. “
“ Inspecteur, vous n’allez pas embêter mon gars avec de vieilles histoires. C’est du passé tout ça. “
“ En tout cas, laisse moi te dire une dernière chose. Si je revois ton nez fouinard encore une fois sur cette affaire, je fais sauter ta licence. T’as bien compris. “
Sans attendre la réponse, l’inspecteur me bouscula d’un air furieux et partit en claquant violemment la porte. Il n’avait pas un air à prendre avec des pincettes. Je m’assis sur ma chaise.
“ Et maintenant, qu’est ce qu’on fait Sherlock ? “
“ On agit mon gars, on agit. Le balafré, c’est une pomme pourrie sauf que ses associés c’est le genre à t’embarquer dans un cercueil en ciment sans te laisser le temps de dire ouf. “
L’idée seule me donna la nausée. Je n’avais jamais aimé l’odeur du ciment, ça me donnait des hauts le coeur et des envies de vomir. Je restais coi.
“ Si cette épave nous a envoyé sa greluche, c’est qu’il ne doit pas vraiment savoir qui a le fric sinon il aurait fait donné l’artillerie. Il sait que nous sommes dans le coup, mais c’est tout, il a bluffé. Donc si on l’élimine, tout lien avec nous et le fric sera coupé. “
“ Mais Sherlock comment allons-nous éliminer monsieur le balafré ? “
Il éclata d’un rire tonitruant - “ Mon gars le seul endroit où un gros tas comme lui peut servir à quelque chose, c’est à six pieds sous terre à nourrir les vers.”
Il se leva, attrapa son pardessus et son chapeau.
“ Amène toi, je sais où il crèche. “
En courant, je le suivais dans l’escalier.
“ Mais Sherlock, on a va faire comment, on va faire comment ? “
“ Comme la dernière fois, mon gars, par le vide. “
“ Mais les flics, ils nous surveillent. T’as entendu l’inspecteur ! “
Son élan se bloqua net.
“ Merde, c'est vrai, t’as raison mon gars, un bon point pour toi.”
Un sentiment de fierté me souleva.
“ C’est toi qui vas le liquider mon gars. “
Le coeur s’affola dans ma poitrine, une grosse sueur me coula du front. Les jambes flageolantes, j’eus encore envie de faire pipi. Nous étions au milieu de la cage d’escalier discutant de meurtre comme si nous parlions de la pluie et du beau temps. Je savais que j’apprenais vite mais à ce point, ça commençait à m’affoler.
“ Mais Sherlock, Sherlock, c’est pas possible. “
Mon ton geignard eut le don de l’exaspérer. Il me colla son flingue dans les mains me coupant méchamment.
“ Tu veux être un vrai détective alors tu dois débarrasser la société de ses éléments nuisibles. Tu crois que ça se passe comment, qu’on les met tous en prison. Tu rêves mon gars. “
“ Mais Sherlock, je n’ai jamais.....”
“ Faut commencer un jour mon gars. Tire toi et tu me bigophones quand t’as fini...ah, tu n’oublies pas de passer par la cour pour sortir dans la rue adjacente. Tu fais pareil au retour pour que les poulets ne te voient ni partir, ni revenir. “
Il remonta aussi sec au bureau me laissant au milieu de l’escalier. L’acier du revolver brillait doucement dans mes mains, me donnant à fur à mesure que je le regardais un sentiment de force, de puissance. Je m’imaginais le sortant face à un balafré terrorisé me suppliant à genoux de l’épargner et moi lui collant le canon de l’arme sur la tempe et tirant sans pitié.
A un étage, une porte claqua secouant ma léthargie. J’empochais l’arme et m’en allais vers mon destin.
Le balafré habitait comme tous les truands ayant réussi un appartement dans le 16 ème arrondissement. Les immeubles cossus se ressemblaient tous. Des voitures de luxe étaient garées un peu partout le long d’une avenue boisée. Je n’eus aucun mal à repérer la mercédès du truand. Il fallait me décider sur la manière de procéder. Surtout que dans ce genre d’immeuble, les concierges doivent passer les visiteurs au rayon X. L’indécision me rongeait et je me demandais comment aurait fait mon partenaire dans de telles circonstances. Pas question de me faire reluquer par le concierge, cela aurait été prendre un ticket direct pour perpette. Déambulant sous l’allée boisée, je cherchais une issue à mon problème lorsque je vis débarquer d’un taxi la rouquine capiteuse. Me précipitant vers elle avant qu’elle ne franchisse la porte d’entrée, je la hélais. Elle se retourna et sembla me reconnaître.
“ Qu’est ce que vous voulez ? “
Je décidais de prendre un ton de vrai dur pour qu’elle sache tout de suite à qui elle avait affaire.
“ Salut poupée, j’ai un message personnel pour le balafré. “
Mon attitude eut le don de la mettre de bonne humeur, ses bourrelets tressautèrent à l’unisson.
“ Arrêtez de jouer au caïd, vous me faites rigoler. Annoncez votre message, je le communiquerai à Joe. “
“ Pas question, nous avons récupéré l’argent. Je le remets personnellement ou pas du tout. “
Elle sembla hésiter un court instant puis haussant les épaules, elle m’invita à la suivre. L’immeuble était vraiment un immeuble bourge avec des statues tenant des luminaires à l’entrée d’un large escalier recouvert d’un tapis rouge. Dans l’ascenseur étroit, je respirais son parfum capiteux, frôlant sa hanche de ma jambe. Le contact me troublait mais je n’en laissais rien voir. Arrivé au quatrième, elle sortit une clé de sa poche pour ouvrir une porte truffée de systèmes de sécurité.
La fille me demanda d’attendre à côté de l’ascenseur avant de s’engagea dans un couloir. Je la laissais prendre un peu d’avance et la suivis prudemment. Au moment d’entrer, elle voulut me fermer la porte de l’appartement au nez. Je la coinçais là l’aide de mon pied et donnant une poussée sec, pénétrais d’autorité dans les lieux. Je lui dis que j’allais attendre dans le vestibule en attendant d’être reçu. Elle haussa les épaules d’un air indifférent et disparut derrière une porte. Il ne semblait y avoir personne d’autre dans la place, c’était mon jour de chance. Silencieusement, je me glissais jusqu’à la porte par laquelle elle avait disparue. L’oreille collée au panneau, je saisis le cours d’une conversation. La même voix d’homme que j’avais précédemment entendu retentissait sourde. Je sortis mon pistolet et ouvris brutalement. Le balafré en slip et en tricot de corps complètement surpris me contempla bêtement. Il était vraiment gras du bide, un gros tas, complètement ridicule avec une quincaillerie dorée couvrant ses doigts boudinés. Je ne lui laissais pas le temps de réfléchir. Me précipitant sur lui, je lui collais le canon de mon arme sur la tête et tirais. Cela fit “Plouf” quand la balle lui traversa la cervelle. Ses yeux chassieux emplis d’incompréhension, il s’effondra sur son beau tapis persan. Il n’allait plus profiter de la vie le gros porc. Son corps n’avait pas encore atterri par terre que j’enfonçais le canon de mon arme dans la bouche grande ouverte de la fille dont le cri prêt à jaillir s’étouffa aussitôt dans la gorge. Son corps se mit à trembler, des larmes envahirent son visage comme la marée prend possession des rivages. Son regard était un cri de peur et de supplication. Un sentiment de puissance me submergea et je jouis dans mon slip, Plop.
Après cet accident physique déplorable, je restais un moment dans la position me demandant ce que j’allais bien pouvoir faire de la grosse. Je décidai de continuer à me fier à l’improvisation. Je retirais le flingue et balançai le plus fort que je pus une baffe dans la figure de la rouquine. Sa tête valsa sur le côté et reprit sa position première, prostrée sur sa grosse poitrine. Pendant un moment je m’interrogeais sur la vigueur de la gifle ne sachant pas si les détectives ne doublaient pas ce genre de mandale. Indécis, je laissais la fille reprendre ses esprits.
“ S’il vous plaît, je vous en prie, ne me tuez pas.”
Je lui pris le menton approchant son visage pour que mon regard acéré la domine et la terrorise. Ne sachant pas vraiment quoi faire, je décidais de me fier à l’inspiration.
“ Écoute moi bien poupée, je travaille pour les autres, tu comprends ! “
Son regard encore plus affolé me fit comprendre que j’avais touché le bingo. Ses larmes silencieuses se firent plus denses, si cela était encore possible. Son maquillage dégoulinant lui faisait un masque de Pierrot tragique.
“ Vous travaillez pour la bande à Tino court de patte ?”
Elle semblait être encore plus terrorisée par ce truand que par moi qui pouvait l’envoyer bouffer les pissenlits par les racines dans l’immédiat. Je plongeais sur l’occasion.
“ T’as compris, poupée. Alors écoute moi bien, je n’ai pas de contrat pour toi alors si tu fais ce que je te dis pour te faire oublier, tu restes en vie, autrement - je levais l’arme pour souligner la menace -”
Pleurnichante, elle m’affirma qu’elle ferait tout ce que je voudrais.
“ Bien, alors tu prends tes frusques, tu ramasses tout le fric que tu peux trouver et on se barre, compris. “
Elle acquiesça, les larmes se tarissant sur son visage au fur à mesure qu’elle comprenait qu’elle sauvait sa peau. Tout le temps qu’elle mit à se préparer, je la suivis pas à pas. Elle récupéra 10.000 euros planqués à droite et à gauche par son ex-chéri que j’empochais sans remords. Cette morue, je la tenais, elle allait être à ma botte.
Avant de partir, toujours la traînant derrière moi, je revins dans la pièce où le gros tas se reposait pour l’éternité. Je demandais à la fille si son mac était droitier ou gaucher, j’avais lu assez de roman policier pour ne pas faire une semblable erreur. Sur sa réponse et après avoir effacé mes empreintes, je collais l’arme dans la main droite débordante de bagouzes du balafré. Pour les condés, le suicide ne ferait aucun doute surtout que par chance, je lui avais tiré dans la tempe droite.
Nous prîmes un taxi sur l’avenue. Pour ne pas être remarqué, je lui avais imposé des vêtements de coupe classique et je m’étais débarrassé dans une poubelle de mon manteau. La veste emprunté au balafré bien qu’un peu grande m’allait parfaitement De toute façon il n’était plus en état de me réclamer quoi que ce soit.
J’étais content, mon partenaire n’aurait pas fait mieux. J’avais du fric et une grosse en prime.
V
Sherlock se montra satisfait de ma prestation. Dans mon rapport, j’omis de parler de la rouquine que j’avais planquée chez moi d’abord en attendant de la déplacer dans un trois pièce loué avec le fric récupéré chez le balafré. Le lendemain l’inspecteur Le mange nous fit une visite de courtoisie, accompagné de deux de ses collègues.
“ Salut Sherlock, tu serais pas au courant de la mort de Joe le balafré par hasard.”
Je me tins tranquille, cherchant à me faire oublier assis derrière le bureau que mon partenaire venait de m’acheter.
“ Non, pourquoi serais-je au courant ? Vous me l’apprenez inspecteur. De quoi est-il mort ? ”
“ En fait, il se serait suicidé, je dis il se serait parce qu’à mon sens quelqu’un l’a sûrement aidé à prendre la décision. Tu n’aurais pas des tuyaux par hasard ? “
“ Moi, inspecteur. Non, vraiment. “
“ Vous étiez où hier après-midi, disons vers les 14 heures ? “
“ Mais, nous étions là inspecteur, d’ailleurs vos hommes nous surveillaient. “
Lemange s’assit sur le fauteuil faisant face à mon partenaire.
“ Tu ne sais pas où est l’argent des truands, ils remuaient ciel et terre pour le retrouver avant d’être victimes d’accidents et de suicides en série. “
« Même pas que Tino court de pattes s’est fait flinguer lui aussi. Sans doute que ses commanditaires ont perdu patience ».
“ Vous pouvez me croire inspecteur, je ne suis au courant de rien. “
Perso, je ne mouftais rien.
“Tu sais jamais rien, hein, Sherlock. Tu vois rien, tu sais rien, la totale quoi. “
Lemange engloba d’un geste large le nouveau mobilier.
“ Tu fais des frais maintenant ?”
Sherlock ne se démonta pas, d’ailleurs il ne se démontait jamais.
“ J’ai touché le tiercé, inspecteur. J’en dépense un peu pour l’utilitaire.”
L’inspecteur se leva, s’apprêtant à nous quitter.
“ Tu as de la chance Sherlock, tu passes à travers. Mais méfies toi, tu ne gagneras pas à tous les coups.”
L’inspecteur partit, je respirai plus librement, il n’avait pas parlé de la rouquine autrement mon partenaire ne m’aurait pas lâché avant que je crache le morceau.
“ On dirait que ça baigne, Sherlock. “
“ Ouais, comme tu dis. Mais on ne s’affole pas, la maison nous tiendra sous surveillance encore un moment. Ils se doutent de quelque chose, mais ils n’ont pas de preuves. Ils finiront par se fatiguer. “
Il me regarda avec un sourire ambigu sur sa face adipeuse.
“ Ah, au fait, dis-moi mon gars, tu n’aurais pas vu la rouquine pendant ta prestation ?”
Une angoisse me souleva le coeur à l’idée qu’il fut malgré tout au courant. Je pris mon air le plus soupe au lait.
“ Non, Sherlock. Tu sais, si elle avait été là, j’aurais fait pareil que toi. Une bastos et ça aurait encore fait une histoire de règlement de compte malheureux.”
“ C’est bien mon gars, les nanas faut pas avoir confiance.”
Je respirais un bon coup, certain qu’il l’aurait liquidé et balancé dans un canal avec cinquante kilos de métal au pieds pour faire bon poids et peut-être moi avec pour lui avoir raconter des charres.
Son visage aborda un grand sourire du genre du chat qui regarde la souris. Il ouvrit son tiroir pour en retirer une chemise transparente contenant un document qui expédié à travers la pièce atterrit sur mon bureau.
“ C’est quoi, Sherlock ? “
“ C’est ta licence de privé, mon gars. Bienvenue dans la profession. “
Mon coeur fit un bond dans ma poitrine. Fini le chômage, fini la débine.
“ Tu auras une part sur l’argent récupéré, mais seulement quand les choses se seront tassées. En attendant, je couvrirais tes frais. “
“ Merci Sherlock, t’es vraiment réglo.”
Il me fixa un long moment et je me sentis tout péteux dans mes chaussures neuves. Il sourit à nouveau, cette fois-ci d’un air détendu. Je sentis que j’avais désamorcé la dynamite rouquine.
“ T’as regardé à l’entrée de l’immeuble, non ? Bien tu regarderas en sortant. Aujourd’hui c’est congé. On se reverra demain. “
Il prit sa guitare et commença à grattouiller les cordes au hasard s’envoyant de larges rasades de whisky. Il était parti pour la cuite monumentale.
Je le laissais pour me carapater dans mon chez moi.
A l’entrée, une plaque en cuivre annonçait en gros : Sherlock & Durand, agence de détective privé.
C’était le bonheur total, désormais, j’avais mon bureau comme Sherlock et un confortable fauteuil en cuir. Nous n’étions pas encore à 50/50 pour les bénéfs mais j’espérais bien un jour y parvenir grâce aux nouvelles affaires que nous n’allions pas tarder à éclaircir. J’étais sûr que la chance nous sourirait.
J’éprouvais une immense reconnaissance pour mon partenaire d’avoir été celui par qui cela était arrivé. Il m’avait beaucoup appris et il avait encore beaucoup à m’apprendre.
Pour le moment mon grand plaisir allait être de rentrer. Pour moi, c’était une expérience nouvelle, avoir ma maison, ma grosse, mon pognon. Je savais que ma belle rouquine m’attendait comme je lui avais demandé en nuisette et ferait semblant de s’activer au ménage à mon arrivée. J’adorerais la voir remuer son gros derrière devant mes yeux. C’est qu’elle aimait sûrement ça, la coquine. Il est vrai que j’avais du temps à rattraper en la matière.
Après m’en avoir donné à regarder, elle irait dans la chambre et j’entendrais sa voix me susurrer dans le genre torride.
“ Ernest, mon chéri, je t’attends. J’ai soif de toi.”
Exactement les mots que je lui avais dictés. Elle allait accéder à tous mes désirs et lorsque par inadvertance un éclair d’indignation éclairerait ses yeux mutins, il me suffirait de lui rappeler l’existence de Tino court de patte pour la ramener à une stricte obéissance et jouir des fruits de sa soumission.
Finalement, j’étais un homme comblé.
FIN
Elucubration
Je l’ai rencontrée un soir dans un bar. J’étais avec mon pote Julian à siroter une bière au comptoir. Elle, elle était avec une copine assise à une table non loin.
De temps en temps, en discutant, je glissais un regard dans sa direction.
Même pas, elle me calculait trop occupée à se raconter, comme d’ailleurs, nous le faisions avec mon pote.
Je l’aurais bien abordée, mais, je ne voulais pas lire dans ses yeux de la pitié pour un gros relou qui cherchait à taper l’incruste.
Dans le feu de la conversation, je mis à parler fort. Son regard glissa sur moi, indifférent. Mais, nos regards s’étaient croisés.
A un moment, la presse des consommateurs nous obligea à nous déplacer. J’en profitais pour me glisser à son niveau.
Les deux filles buvaient également de la bière. Sa copine me regarda, j’en profitais pour lui décocher un sourire qu’elle me renvoya. Manifestement, elle était moins bégueule que celle que je reluquais.
Mon pote, un gros queutard en profita pour lui tailler une bavette. A force, il s’imposa sur une chaise à côté d’elle. Ne me restait plus qu’à m’asseoir à côté de sa copine.
Cette fois-ci, elle me regarda franchement.
« Une bière ? » proposais-je.
Elle me répondit par un sourire et prestement finit son verre.
Nous, il ne nous en fallait pas beaucoup pour lever le coude. Et, nous étions prêt à payer pour boire en charmante compagnie. Surtout, si cette charmante compagnie était à l’écoute de nos élucubrations.
Je peux dire que la soirée fut délire, en tout cas bien arrosée.
Finalement, nous nous séparâmes. Je restais avec Sylvie et lui proposais un restau chinois pas très loin pour manger des crevettes. Elle accepta. Mon pote préféra emmener sa copine vers d’autres aventures.
Là, je suis ai raconté ma vie et celle des autres.
De fil en aiguille, on a finit chez elle, car, elle habitait pas loin.
Manque de pot, à cause des crevettes, je me suis tapé une chiasse terrible. J’ai senti ça venir alors que je lui roulais des pâlots tout en la pelotant partout, partout.
« Les chiottes, où sont les chiottes ? » lui dis-je complètement affoler par la tournure de la situation.
Interloquée, elle me regarda sans comprendre.
« Les chiottes », répétais-je dans l’urgence totale.
Elle me fit un geste. Je me précipitais.
Je lui ai explosé les chiottes au point que je dus lui réclamer une serpillière pour effacer les traces de mon crime.
« Je peux prendre une douche ? »
Elle me fixa, hébétée.
« Là ».
« Désolé » dis-je après avoir terminé mes ablutions. « Si, nous reprenions ».
Et, depuis, nous ne nous sommes jamais quittés.
Enfin, jusqu’à ce jour fatidique où elle m’a envoyé dans la gueule qu’elle baisait avec mon meilleur copain.
Si, ce n’est pas elle qui me l’avait dit, je ne l’aurais jamais crue. Mais, là, je n’avais pas trop le choix.
« Et, ça se passe bien ? » lui demandais-je, histoire de dire quelque chose.
« Mieux qu’avec toi. Lui, au moins, il me fait jouir ».
Ah bon, pensais-je, la salope en tout cas savait bien simuler.
« Et, qu’est-ce qu’en fait maintenant ? Je suppose que mon pote n’est plus mon pote et que toi, t’es plus ma femme ? »
« Pas forcement ».
« Explique ! » demandais-je dubitatif.
« Voilà, moi, je couche avec Julilan et toi avec Sarah. Comme ça, on reste pote ».
« Et, elle est d’accord ? »
« On en a discuté tous les trois. Crois-moi, c’est la seule manière pour empêcher une rupture ».
Je savais qu’elle avait de l’esprit, mais, à ce point là, je ne m’en serais jamais douté.
Un tout petit « Oui » finit par sortir de mon gosier.
Et, je dois dire que ce fut la décision la plus intelligente de ma vie. Car, depuis, je nage dans le bonheur. En plus Sarah est une très bonne cuisinière.
Sans compter que Sarah m’a dit que si l’ennui s’installait, nous permuterions à nouveau. Celle-là, sa mère n’a jamais su rien lui refuser.
FIN
vendredi 4 décembre 2009
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